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Et après » 2 jours, 18 h 30 de combat, 183 pages

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Le 14/06/2018 à 09h24

Document stupéfiant: le chercheur a passé de longues heures au cimetière de Wagnée, dont il ne subsiste plus que les murs, mesurant, fouillant, tamisant la terre, cherchant les pierres originales, dessinant les 430 tombes, mettant des noms et des numéros sur les parcelles disparues. Un travail de bénédictin.

Avec Philippe De Ridder, c’est tout ou rien. L’œuvre de mémoire qu’il a signée et qui vient de sortir de presse, ramassée en 183 pages, traduit un tout, avec une obsession du détail et une acuité historique ayant valeur d’hommage aux morts. C’était les 23 et 24 août 1914, à Oret. Deux jours d’été au cours desquels périront un millier d’hommes. Des gamins d’à peine 20 ans qui n’avaient rien demandé à personne, à qui l’on a mis un fusil dans les mains, que la guerre a rapidement transpercés et mitraillés. Une boucherie absurde, assourdie par un feu d’enfer pour la première fois de l’histoire.

À la fin de ce terrible récit très illustré de photographies d’époque, fondé sur des documents d’archives officiels et de poignantes notes personnelles de soldats, Philippe De Ridder a dressé la liste ultime: In Memoriam.

Du côté des agresseurs, ils s’appelaient Friedrich, Erwin, Otto, Rudolf etc. En face, Jean, Louis, Charles, André, Victor, Paul, Séraphin, Alfred etc. Les premiers dissimulés sous des manteaux gris, en casque à pointe. Les seconds en uniforme et képis lumineux. Les Allemands venaient en majorité de Hanovre. Les Français de Bretagne et de Normandie.

«Ils ont été enterrés sur le lieu de la bataille, à Wagnée. J’ai voulu remettre un visage sur leur nom. Je les ai tant cherchés qu’ils font presque partie de ma famille. J’ai vécu avec eux» raconte-t-il.

L’odeur du vieux papier

Ils appartenaient à des régiments d’infanterie ou étaient de l’artillerie, mais tous réduits à de la chair à canons sans importance.

Le travail que Phlippe De Ridder a accompli avec persévérance et passion a chevauché 30 années. Personne avant lui n’avait osé mettre le petit doigt dans cet engrenage. Il était couvreur le jour, chercheur inlassable le week-end. «Je n’aime pas les vacances, mon temps libre, je l’ai passé aux archives militaires, au château de Vincennes (France).» Il est aussi allé dans les cimetières, muni d’une pelle d’infanterie, pour rechercher les pierres et fouiller la terre.

L’historien florennois, Roland Charlier, qui a exclusivement concentré son champ d’investigation à la seconde apocalypse mondiale, a contaminé le couvreur retraité de son énergie à faire parler jusqu’au dernier document de la dernière boîte archivée.

Roland Charlier, entre parenthèses, a retracé l’évolution de la base militaire sous occupation allemande, remonté à la lumière des faits d’armes, exhumé des témoignages de survivants, rencontré les lointains parents de pilotes abattus. Il a pansé des blessures…

«C’est lui qui m’a fait découvrir le dédale de Vincennes. Ce fut bouleversant. Après, ça n’a plus été la même chose. À Vincennes, ils m’ont octroyé une accréditation de chercheur. Roland Charlier a été un compagnon sur ce long chemin de la mémoire.»

Il évoque l’odeur enivrante des vieux papiers, «celle qu’un smartphone n’exhalera jamais» dit-il en riant.

Au fil des pages feuilletées, on a peine à imaginer obstination aussi sincère et minutieuse à remettre en place les acteurs de cette tragédie. À reconstituer les mouvements des troupes, leurs positions, heure par heure. À partager l’agenda des états-majors.

Les détails du récit, narré au présent, horrifient. Car les deux camps se sont infligé des coups massacrants. Fusillades, canonnades, tirs d’obus explosifs et charges sanglantes à la baïonnette. La terre a tremblé de ces épouvantables chocs fratricides.

«Ils avaient parfois une heure ou deux pour faire une tranchée dans le sol et s’y coucher.»

L’ouvrage est riche de courriers, d’ordres de bataille signés du général-commandant Lanrezac, de croquis hallucinants de vérité sur les plans des combats, de rapports d’opération Ils éclairent la guerre d’une clarté crue.

Un rescapé allemand, Friedrich Von Sobbe, a décrit plus tard, en 1929, dans un livre, l’atmosphère de cette veillée d’armes angoissante: «Le soleil se coucha derrière les collines, sanglant comme un symbole de ce 22 août. Rougeoyant et annonçant le sang qui allait inonder le champ de bataille du lendemain et surlendemain.»

Grâce aux recherches de Philippe De Ridder, on ne peut pas mieux se rendre compte de la peur au ventre de ces hommes et, en même temps, se sentir en première ligne de ces deux matins de guerre infernale. Juste avant la déroute. En vérité, au bout de la nuit.

La source: https://www.lavenir.net/cnt/dmf20180612_01183117/2-jours-18-h-30-de-combat-183-pages
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