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Et après » «Berlin Finale», la lente débandade du IIIe Reich

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Le 19/11/2018 à 18h24
Best-seller de l’après-guerre paru en 1947, le captivant roman documentaire de Heinz Rein analyse la folie nihiliste avec laquelle les derniers nazis ont continué à se battre malgré la défaite annoncée.

Les épilogues fascinent les écrivains et les historiens : c’est lorsque tout se dénoue que semble se révéler la vérité d’un moment ou l’essence d’un être. Et puis, les fins reposent : après l’agitation et l’affairement de la conquête, du travail et de la vie, vient le grand repos qui rappelle que tout est vanité et qu’il est peut-être plus sensé de lire un bon livre que de virevolter comme un possédé.

La fin du IIIe Reich nous intéresse plus encore. Il y a la satisfaction de voir la bête agoniser avant de disparaître, dans des tressaillements qui restent stupéfiants. La question nous taraude : pourquoi les hiérarques du Reich n’ont-ils pas déposé les armes à l’été 1944 ou, au plus tard, en janvier 1945 ? Une rationalité élémentaire montrait que tout était perdu, militairement, après le double coup de boutoir du Débarquement à l’ouest et de l’Opération Bagration menée par les Soviétiques à l’est. Avec l’ultime échec des Ardennes, la messe était dite et redite fin décembre 1944.

Déserteur.
Ancien journaliste, socialiste en délicatesse avec la Gestapo, Heinz Rein publie Berlin Finale en 1947, roman documentaire de près de 900 pages, à la fois fictionnel, didactique et anthologique. Les documents abondent dans le roman, pour mémoire, et parce que le journaliste qu’est Heinz Rein reste médusé par l’appareil du mensonge nazi, qui donna sa pleine mesure dans les dernières semaines de la guerre, faites de «redéploiements stratégiques», de «contre-offensives» et d’«armes miraculeuses». Le roman est par ailleurs didactique, jusqu’à la lourdeur parfois, quand, dans de longs dialogues très argumentés, des membres de la résistance exposent leurs parcours et leurs choix pour brosser un portrait de l’Allemagne sous les nazis et face à Hitler. Mais la fiction reste enlevée, centrée sur Lassehn, jeune déserteur qui a posé les armes face à l’absurdité du combat, avant de rencontrer, dans le hasard chaotique de Berlin en ruines, un groupe de résistants, composé du tenancier de bar apolitique et généreux, du social-démocrate, du chrétien et du communiste. On suit leurs aventures avec intérêt, voire passion, au fil d’une écriture proprement cinématographique qui fait slalomer entre les gestapistes et les explosions, avant que les Russes ne s’en mêlent, au cœur d’une capitale qui croule sous les bombes et se réduit comme peau de chagrin.

Pourquoi cette agonie perdure-t-elle ? Heinz Rein a ses réponses, assez classiques pour ce qui concerne Hitler : la folie destructrice, la fascination morbide pour le néant d’un Führer aux abois expliqueraient en partie la résistance suicidaire d’un Reich condamné. C’est un peu court, mais Rein ne se limite pas à cela. Il fait preuve d’une grande sagacité à propos de Goebbels, dont il souligne l’exaltation wagnérienne, la volonté de faire mythe, par une mort spectaculaire dont le fracas résonnerait mille ans, à défaut du Reich du même nom. Plus intéressante encore est sa lecture des motivations des cadres moyens du régime, ces responsables locaux du NSDAP, ces officiers SS de la police de sécurité qui maintiennent, envers et contre la réalité, un appareil de terreur mobilisatrice - terreur sociale diffuse de l’observation, de l’écoute et du contrôle des papiers, terreur immédiate et brutale de l’arrestation et des coups.

Consentement.
Qu’est-ce qui fait tenir ces uniformes bruns et gris dans l’océan de ruines que sont devenues les villes allemandes ? Qu’est-ce qui maintient le rythme haché, saccadé, de leurs pas et de leur ton ? Tout simplement, note Rein, la conscience de leur fin prochaine : si leur utopie se fracasse sur les murs de feu crachés par les orgues de Staline, autant tout emporter avec soi, dans une rageuse volonté de néant - de nihilisme, donc - qui ne peut tolérer aucune vie ni aucun bonheur après la chute. La terreur extrême du régime sur sa fin repose donc sur ce ressort : la rage haineuse, désespérée, des maudits qui ne supportent pas la survie de ceux qui, à leurs yeux, sont responsables, par leur mollesse, leur sentimentalisme et leur «trahison», de la défaite du Grand Reich millénaire, ou qui, tout simplement, pourraient leur survivre. Le propos est convaincant, comme nombre de démonstrations ou de considérations qui émaillent le récit pour tenter de rendre raison de la catastrophe. C’est un des ressorts de son succès : publié par Dietz, l’éditeur du SED (le parti communiste de la zone soviétique, future RDA), ce roman a été, avec 100 000 exemplaires vendus, un des best-sellers de l’après-guerre. Engagé à l’Est, mais pas réellement linientreu, comme en témoignent ses propos sur les ouvriers allemands et leur consentement au nazisme, Rein est entré, du fait même de son succès, en disgrâce. Cette belle liberté d’esprit est une raison supplémentaire de lire cet ouvrage emblématique de la Trümmerliteratur (la littérature des ruines) : témoignage et analyse, il tente l’élucidation par un bel essai de lucidité.

La source: https://next.liberation.fr/livres/2018/10/10/berlin-finale-la-lente-debandade-du-iiie-reich_1684463
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