La résistance – L’église catholique et la Résistance

La Résistance à la tyrannie nazie fut, sous des formes diverses, l’action commune de la plupart des catholiques. Les faits qui vont suivre montreront que l’Eglise n’était pas une institution limitée aux actes du culte divin : le sanctuaire et la sacristie n’étaient pas les frontières de son action. Elle continua et défendit les vérités fondamentales de l’ordre humain : la liberté et le respect d’autrui et ce, souvent en collaboration étroite avec les mouvements d’autres tendances politiques (communistes, socialistes et autres libéraux).

S’il est question de Résitance active à l’occupant, les croyants s’y sont taillé une belle part ; ils trouvaient un soutien dans leur foi lorsque la conscience leur dictait l’enrôlement, au mépris du danger, dans des groupements de sabotage ou de combat. Nombreux furent les prêtres et les religieux qui encouragèrent de leur ministère et même soutinrent de leur aide directe le travail audacieux des Résistants. Il ne faut d’ailleurs pas limiter la Résistance à ses formes violentes : que l’on pense à l’activité des services de renseignements, à l’aide aux parachutistes, à la récupération des aviateurs tombés, sans oublier les secours aux réfractaires, la protection des juifs odieusement traqués, la diffusion d’écrits clandestins…
D’autres formes encore de générosité, sans obliger à affronter le danger, imposaient dans le dévouement du temps de guerre des fatigues et des soucis sans nombre. La charité s’efforça d’y adapter son effort par l’aide aux prisonniers et à leurs familles, aux déportés, aux sinistrés… 

Les homes

En 1942, s’ouvrirent les Homes Permanents pour Enfants Débiles. L’organisation de pareils pensionnats n’allait pas sans difficultés. Le ravitaillement de ce petit monde fut un très rude souci. Grâce à la double ration fournie par le Secours d’Hiver ou de l’Oeuvre Nationale de l’Enfance abondamment complétée par des dons en nature recueillis dans les campagnes, les résultats furent étonnants.
Dans notre région, quatre homes (Melles, Verte-Feuille, Froyennes et Wiers fondé le 1 août 1943) accueillirent en 1943, 1.972 enfants bénéficiant de 104.499 journées d’entretien et en 1944, 643 enfants. La dépense globale se monta à 5.560.744 F. Les cinq orphelinats du Tournaisis (Brugelette, Bury, Ellezelles, Tournai et Willaupuis) hébergèrent 501 enfants en 1939 et 530 en 1944. Bury reçut en outre 82 enfants, plusieurs jeunes femmes et quelques familles qui trouvèrent là pendant quatre ans gratuitement logement et nourriture. L’oeuvre des Dames de la Miséricorde intensifia son action dans le soulagement des pauvres. A Péruwelz, 23 Dames partagèrent aux malheureux 30.027 F. Nous n’avons parlé que de la charité des chrétiens. Il faudrait aussi parler de celle des non-chrétiens. Il y en eut souvent parmi les donateurs qui soutinrent les oeuvres de l’Eglise.

Opposition au Rexisme

Si certains catholiques ont participé largement pendant la guerre à l’action patriotique des milieux officiels, il faut pourtant reconnaître qu’il y eut dans leurs rangs un certain nombre de défections, notamment, des bourgmestres et des fonctionnaires rexistes ou de l’Ordre Nouveau. S’ils ont manqué plus ou moins gravement au devoir patriotique, c’est qu’ils avaient au préalable manqué au devoir de soumission à l’Eglise et de fidélité à la doctrine catholique. Il faut ajouter qu’à l’heure où l’orientation du rexisme dans le sens d’une collaboration servile avec l’ennemi se révéla au grand jour, de très nombreux catholiques avaient cessé d’être affiliés au mouvement de Degrelle.

Le catholicisme authentique, loin de créer un climat favorable au rexisme et en général aux idéologies totalitaires, était en opposition irréductible avec les systèmes d’idées et les régimes politiques qui s’en inspiraient. Le langage tenu par les chefs de l’Eglise ne permettait aucune hésitation : c’était une condamnation formelle, au nom du patriotisme, du ralliement au nouvel ordre établi et de toute collaboration avec ceux qui restaient les ennemis de la patrie. Les Allemands et les rexistes avaient d’ailleurs prévu l’opposition qu’ils pouvaient trouver parmi le clergé et ils essayèrent habilement de la circonvenir.
Le Pays Réel fut envoyé gratuitement à de nombreux prêtres dans un but de propagande avec l’espoir d’obtenir des abonnements. Degrelle poussa même l’astuce jusqu’à envoyer à de nombreux curés une lettre personnelle vantant les qualités de ce journal. En fait, cette manoeuvre échoua par la fermeté doctrinale du clergé ( abbé Ermel de Bon-Secours). Dans le diocèse de Tournai, Mgr Delmotte, évêque, entreprit en juin 1940 une tournée pastorale auprès des doyens pour les mettre en garde contre la nocivité des thèmes employés dans la propagande allemande. Un père jésuite de Tournai fut condamné à un an de travaux forcés, suite à un sermon sur la Patrie.

Dès juin 1941, Rex orchestra savamment le thème de la «croisade chrétienne antibolchevique» et celui de la «défense occidentale». Le cardinal Van Roey déjoua la manoeuvre habile de l’adversaire en précisant nettement le point de vue de l’Eglise de Belgique le 5 juin 1941 : «Nous n’avons pas à dénoncer un danger lointain et problématique, quand nous sentons tout près de nous des dangers très réels qui menacent à la fois notre Patrie et le Christianisme et qui ne proviennent pas du bolchevisme russe».
Les prédicateurs continuèrent à livrer à leurs auditeurs la doctrine chrétienne dans son intégrité. Les lettres des évêques des 2 décembre 1942 et 15 mars 1943 s’insurgeant contre l’enlèvement des cloches, l’aide aux prisonniers, le travail obligatoire et les déportations furent lues en chaire. On put dire que malgré les ordonnances et les brimades de l’ennemi, les prêtres se servirent de la prédication pour diffuser largement un message spirituel qui était le contrepied de l’idéologie nazie. Personne, famille, patrie (lettre du 7 octobre 1940 sur le devoir de la fidélité à la Patrie) furent les grands thèmes développés sans relâche.

Notre-Dame de Bon-Secours

Les chrétiens puisaient la force de résister à l’ennemi dans leur dévotion. Nous citerons le culte à Notre-Dame de Bon-Secours, centre de pèlerinage important, bien que les circonstances aient empêché les grandes manifestations religieuses. Il ne fut guère possible, en raison de la pénurie des moyens de communication surtout, d’y conduire pendant la guerre des pélerinages organisés. Les pèlerins venant en particulier ou en famille furent très nombreux certains dimanches d’été ; ils employaient tous les moyens de locomotion disponibles : les trains, les camions et surtout le vélo. Il y eut aussi des pélerinages de dirigeants d’action catholiques (JEC, JIC et JOC françaises ou belges), réduits cependant en raison des circonstances. La fermeture périodique de la frontière interdisait l’accès de la basilique à beaucoup de Français qui étaient refoulés par les douaniers allemands.
Il semble que l’après-guerre réalisa les espérances nourries durant les temps d’épreuve. Très nombreux furent, dès les dimanches qui suivirent la Libération, les gens qui vinrent à Bon-Secours. Dès le premier dimanche de septembre 1944, la première procession improvisée fut suivie par une foule considérable. En 1945, pour le premier dimanche de juillet, ce fut Tournai qui fournit le gros contingent du pèlerinage : très nombreux furent les Tournaisiens qui s’imposèrent à cette occasion le voyage à pied. On put évaluer à 5 ou 6.000 personnes la foule présente ce jour-là.
La confiance dans l’intercession de Notre-Dame se manifesta tout spécialement chez les nombreux prisonniers ou déportés qui, dès leur libération, vinrent à Bon-Secours. notamment en juillet 1945. Revêtus de leur uniforme usé, ils escortèrent et portèrent la statue miraculeuse. Il y eut également un pèlerinage important de prisonniers venant de Cambrai qui firent le trajet de 70 kilomètres à pied… Ainsi donc, en face de l’attitude «réaliste» prônée par les collaborateurs et contre l’acceptation du fait accompli, les prêtres ont spontanément réagi en moralistes ; dès les premiers jours de l’occupation, ils ont considéré les Allemands comme d’injustes agresseurs. Leur bon sens et leur formation théologique les ont rendus imperméables aux arguments captieux de l’ennemi et de ses interprètes, les succès écrasants et répétés de l’armée allemande n’ont pu leur faire oublier le droit violé.
Aux yeux de l’Eglise, le patriotisme n’était pas seulement une disposition négative tournée contre quelque chose à abattre, mais une volonté constructive tendue vers l’édification de la cité. Dans la Résistance commune de tant de bonnes volontés contre tout asservissement, il serait difficile de déterminer quelle fut la part de l’influence catholique. Il importe peu de le faire. Pour continuer à servir la patrie, il importait seulement de rendre hommage à tant de dévouements et à tant de sacrifices ; parmi les prisonniers, citons : Ernest Colson, curé, Bury, arrêté le 22 août 1944, libéré le 23 août 1944 ; Degallaix Edouard, vicaire, Leuze, arrêté le 11 mars 1944, libéré le 3 septembre 1944 ; Lesnes Georges, vicaire, Leuze, arrêté le 28 janvier 1944, libéré le 9 avril 1944 ; Pottier Vital, curé, Blaton, arrêté le 25 juillet 1944, libéré le 11 août 1944 ; Viseur Adolphe, vicaire, Blaton, arrêté le 6 août 1942, libéré le 13 août 1942, arrêté de nouveau le 25 juillet 1944 et libéré le 11 août 1944 ; frère Alexandre des Frères Hospitaliers de St-Jean-de-Dieu, Leuze, arrêté en 1940, évadé en Suisse en 1944.Abbé Dumont de Leuze

Tous ne rentrèrent malheureusement pas. L’abbé Joseph Dumont né en 1884, ordonné prêtre en 1909, fut nommé doyen de Leuze en 1935. Il mit au service du pays la générosité avec laquelle il se donnait à toutes les nobles causes. Son ardent patriotisme se révéla pendant la première guerre : ses citations officielles à l’ordre du jour de l’armée dirent avec quel héroïsme il remplit sa tâche d’aumônier militaire. En mai 1940, malgré l’évacuation quasi générale de la ville, il resta à Leuze réconfortant les rares habitants et veillant sur les biens des absents. Il ne cessa de soutenir la résistance morale de ses concitoyens, d’entretenir leur foi dans la victoire.
Tout de suite, il s’intéressa aux prisonniers de guerre avec qui il correspondit jusqu’à la fin, pour qui il rassemblait tout ce qui pouvait entrer dans la composition de colis. Resté soldat, il servit dans la seule armée où il pouvait être mobilisé : la Résistance. Sa demeure abrita longtemps parfois des patriotes traqués par l’ennemi. Que de courses et de voyages il fit pour collaborer à un service d’espionnage ou faciliter la fuite des soldats vers l’Angleterre. Il finit par attirer l’attention de la police allemande.

En 1943, après l’échec de ses démarches pour sauver les cloches de sa collégiale, il résolut de les enlever afin de les soustraire à l’ennemi. Il fut dénoncé et le 16 novembre, au moment où l’équipe spéciale arrivait à Leuze pour enlever les cloches, elles furent, en guise d’adieu, mises en branle. Menacé chez lui par le gendarme qui commandait les ouvriers, il vint à l’église pour les arrêter. L’Allemand toujours irrité voulut l’entraîner au clocher, il s’y refusa et ce fut le motif de son arrestation. II fut conduit à la prison du boulevard Léopold à Tournai. Libéré le 23, il sortait de cet immeuble lorsque, dans le couloir, la Gestapo vint l’arrêter, cette fois pour du bon. On avait fouillé son presbytère et on y avait trouvé, comme pièce compromettante, la copie dactylographiée d’un sermon prononcé à Leuze et recopié à la demande d’auditeurs. Le suspect fut transféré à la prison de St-Gilles.

Le 10 mars 1944, l’abbé Dumont quittait Bruxelles et partait pour l’Allemagne, sans qu’une sentence eût été rendue. Le 18 mars, il arrivait à Esterwegen. Il séjourna ensuite à la prison de Gross-Strelitz et le 31 octobre 1944, il arrivait à Gross-Rosen. Le 8 février 1945, un convoi de prisonniers quitta ce camp pour Brème. Il dut l’abandonner : sa santé était alors très précaire. Il ne revint jamais. La dernière image que les paroissiens de Leuze gardèrent de lui fut celle d’une grande photographie longtemps exposée dans sa collégiale, au centre d’un panneau cravaté aux couleurs nationales où figuraient tous les Leuzois exilés.

Joseph Depelchin de Leuze

«Restaurare omnia in Christo. Connaître. Aimer. Servir». Tel fut l’idéal de la vie de Joseph Depelchin, secrétaire communal de Leuze, mort au camp d’extermination de Gross-Rosen, le 11 décembre 1944. Tous ceux qui le connurent furent unanimes à reconnaître en lui un ardent patriote. Il lutta courageusement dans l’armée belge depuis août 1914 jusqu’au 3 octobre 1918 où il fut grièvement blessé.
En 1940, la défaite passagère ne l’abat pas. Il s’affilie au groupe Mill, dont il partage les risques et les activités diverses : établissement de cartes d’identité, hébergement de parachutistes, recrutement d’agents de renseignement, etc…
Il s’occupa très activement du placement de juifs, de réfractaires et propagea de nombreux journaux clandestins dont il était parfois lui-même le rédacteur. Le 4 septembre 1943, il fut arrêté par la Geheime Feldpolizei de Bruxelles. Il fut successivement transféré à Tournai, Charleroi, St-Gilles, Liège, Essen, Burgermoor, Gross-Strelitz et Gross-Rosen. Durant les quinze longs mois de sa dure captivité, il se fit le soutien moral et spirituel de ses compagnons. Certains prisonniers déclarèrent à leur retour que, s’ils ne l’avaient pas eu pour soutenir leur moral, ils ne seraient pas revenus. Plus tard à Gross-Strelitz, il entretint avec le doyen de Leuze, interné à la même prison, une correspondance spirituelle quotidienne dont parlèrent tous les prisonniers. Arrivé à Gross-Rosen le 31 octobre 1944, il subit les pires tourments.
Le 20 novembre, épuisé, on le traîna sous une grêle de coups jusqu’à l’infirmerie où il reçut du curé de Huy (mort également là-bas) l’extrême onction. Le 9 décembre, il trouva encore la force de remonter le moral d’un prisonnier communiste. Il mourut le 11 décembre 1944 (selon une liste de camp).

Vicaire De Neckere de Mouscron

Dès le début de la guerre, le vicaire De Neckere organisa le service de renseignements et de correspondance avec ceux de Belgique qui étaient bloqués en France derrière la ligne de démarcation. Double service qui faisait passer la frontière aux lettres, puis la zone défendue. Et le même trajet pour les réponses. Il en fit arriver des centaines à destination. Tous les moyens lui étaient bons du reste pour arriver à ce résultat. Vélo et plus souvent l’un ou l’autre camion belge de Mouscron qui s’en allait aux mines de Bruay.
Il se chargea également de faire passer des hommes. De pêcheur d’hommes par vocation, il était devenu passeur d’hommes. Le jeu devenait de plus en plus dangereux. Pour passer ces illégaux, il fallait de fausses cartes d’identité en blanc pour établir un état-civil fantaisiste à ces Belges désirant passer la zone pour s’en aller plus loin… ou encore à des Anglais qu’il fallait rapatrier.
Il roula un jour de maîtresse façon les Allemands. C’était à Pâques 1942, lors de la semaine d’études des dirigeants fédéraux jocistes, laquelle s’était tenue à Woluwé-Saint-Lambert. A la séance de clôture, la Sûreté allemande arriva dans la salle, en civil évidemment. Ordre fut donné à l’orateur de suspendre son exposé. Longues palabres entre ces messieurs et le chanoine Cardyn qui ne les aimait pas non plus. Accusation de réunion défendue. Ripostes du chanoine. Finalement, la décision fut prise par la Sûreté de faire remettre tous les papiers par chacun de ceux qui étaient présents. De longues files se préparèrent et cela risquait de durer longtemps ; finalement, on obtint de laisser passer d’abord ceux qui venaient de plus loin, tels ceux de Mouscron et de Liège. Il avait été ordonné que l’on déposerait devant eux tous les papiers pour constituer des dossiers. Le vicaire plaça alors son manteau entre les mains d’un Allemand, déposa sans sourire sa serviette bourrée de papiers assez compromettants au pied de la table. Il tendit son portefeuille et sa carte d’identité à qui-de-droit. Inspection faite, on lui rendit le tout, son manteau y compris. Il salua, se baissa comme si de rien n’était, ramassa sa serviette, la replaça sous le bras et s’en alla suivre la file de ceux qui avaient satisfait… heureux d’avoir été trouvé «en règle» …et plus heureux encore de les avoir roulés…

Le groupe Lejeune

Il tint ensuite des réunions chez lui avec un Résistant parachuté de Londres. Un groupe de renseignements se constitua pour les deux Flandres et une partie du Hainaut. Il aura pour nom : le groupe Lejeune… et Lejeune c’est l’abbé De Neckere… Lejeune et le nom d’un autre Mouscronnois… «Lejeune et Leroux». Après la mort de l’abbé, le groupe des deux Flandres devint «le groupe Braverie». Les activités de ce réseau furent très appréciées de Londres.
Le calvaire de l’abbé De Neckere commença au matin du 31 août 1942, car tout le temps qui se situait entre l’arrestation et la mort, pour les condamnés de ce genre, n’était qu’une longue agonie. Les Allemands étaient donc chez lui. Ils fouillèrent tout de fond en comble. Il y avait des papiers cachés sous la plaque de la cuisinière. Quelqu’un eut l’audace de les prendre et de les jeter au W.C. Ils ne trouvèrent rien chez lui, mais malgré cela, ils l’embarquèrent pour Courtrai. Il y resta jusqu’au 23 septembre. Il partit ensuite à Gand. Le vendredi 23 octobre, il fut amené à Bruges où le jugement eut lieu à la plage du Bourg. Il fut condamné à mort deux fois pour espionnage continu et aide à l’ennemi. Le lundi 9 novembre, le jugement fut confirmé et son recours en grâce rejeté. 

Le matin du 10 novembre 1942, il fut conduit avec d’autres dans les bois de Tilleghem. C’était à peine sur le territoire de Lophem, c’était presque encore Bruges. Dans la clairière embrumée, les Allemands firent les préparatifs. Ils n’avaient plus grand chose à se dire les condamnés. Tout avait été dit pendant le trajet. L’ordre fut donné d’attacher les victimes aux poteaux, ou plus exactement aux hêtres. Le père Meirsman demanda à ne pas être ligoté. Le vicaire De Neckere émit le désir d’être lié. «Personne, dit-il, ne peut fixer ses réflexes en des moments pareils». Ni bravade, ni esclandre… Avant de se laisser attacher, il serra la main de tous les hommes qui faisaient partie du peloton qui devait les tuer. Il leur dit tout simplement : «Je vous pardonne… Faites votre devoir». Tous les soldats émus lui serrèrent la main. Un seul, un officier, refusa la main tendue. On leur banda les yeux. Un commandement bref, et l’air fut déchiré d’une seule détonation. Et ce fut tout. Il avait expié son crime contre l’agresseur de son pays, son crime d’avoir trop aimé sa patrie. Il avait payé avec ses compagnons.

Michel Fache de Mouscron

Michel Fache de Mouscron côtoya de très près le vicaire De Neckere. Celui-ci lui insuffla l’esprit de la Résistance.

«Depuis septembre-octobre 1940, j’avais été contacté par André Labis qui m’avait demandé de faire partie d’une organisation secrète. Mon frère Adrien et moi avons bien sûr accepté, mais n’ayant pas reçu de consignes précises, nos activités étaient réduites au strict minimum. Ce ne fut vraiment que sous l’impulsion de l’abbé De Neckere que nous sommes entrés dans la presse clandestine.
Je savais pertinemment bien qu’en 1942, il faisait du renseignement. J’ai dactylographié pour lui un ordre allemand destiné à être divulgué et qui donnait des directives à leur état-major en cas d’évacuation des troupes. Les consignes étaient très dures. Il était question d’arrestations, de destructions… tout un programme d’atrocités semblables.
Je fus arrêté avec d’autres. L’abbé De Neckere fut jugé d’une façon expéditive et fusillé. Quant à nous, le groupe de jeunes inculpés pour s’être occupés de presse, avons été condamnés le 24 décembre 1942. Après être passé à Courtrai, à Saint-Gilles, je fus libéré le 2 septembre 1943.
A partir de ce moment, j’ai fait du renseignement… je ne voulais pas rester à Mouscron. Je voulais être «itinérant», tout en gardant bien sûr mes contacts avec mon frère. Je suis donc allé à Malines, à Gand, à Waremme.
En janvier 1944, j’eus l’occasion d’assister à un parachutage près de Waremme. Nous avions reçu le message par la BBC à 19 h. 15 et répété à 21 h. 15. Je fus tout étonné de me retrouver en compagnie de 25 ou 30 autres Résistants dans cette campagne où les champs de labour s’étendaient à perte de vue. Nous sommes arrivés à bord de deux camions dans un petit village. Le terrain fut banalisé et la neige se mit à tomber, ce qui nous embarrassa beaucoup. On pouvait repérer les traces de nos pas… Le temps passa tant bien que mal. Nous commencions à désespérer. L’avion n’arrivait pas. Enfin, vers minuit moins le quart, il s’amena et lâcha 17 containers d’armes. Comme nous n’étions que peu armés, nous avons monté sur le terrain même les mitraillettes. Nous avons alors transporté tout le matériel dans une cour de ferme qui se trouvait sur la place du village. Tout fut inventorié et déchargé dans un trou pratiqué dans un mur. Vers 5 heures, l’orifice était maçonné. Aucune trace ne subsistait de notre passage.
Un colis de forme carrée qui contenait du chocolat, des cigarettes et du thé, avait été également parachuté, mais personne ne pouvait en disposer. II ne fallait pas se faire repérer par la suite. Il aurait été en effet idiot de se faire arrêter pour une cigarette anglaise ! Un détail m’a frappé : les containers de deux mètres au minimum étaient entourés de bandes de toile où étaient incrustées des petites pastilles peintes d’une couleur phosphorescente. Cette astuce nous permettait de localiser très rapidement les colis dans la nuit.

James Hart

Au début de l’année 1944, un fait dramatique nous bouleversa tous. J’étais hébergé chez le frère de l’abbé De Neckere (Jean) qui habitait Waremme. Un jour, un avion de chasse américain fut abattu par la DCA allemande aux environs de Saint-Trond. Je vis un parachute descendre et le même soir, j’étais en contact avec lui dans l’habitation de Delvigne de l’A.S. de Waremme. Je demandai à mon frère s’il était possible de rapatrier cet aviateur du nom de James Hart soit vers la France soit vers l’Angleterre. Sa réponse fut positive et Hart fut acheminé vers Mouscron où il fut accueilli à la gare par mon frère qui l’hébergea notamment chez l’abbé Pringier. II fut arrêté par la suite à Montauban, je pense.
James Hart fut indirectement à la base de nombreuses arrestations, non de par sa faute, mais bien à cause de la servante de l’abbé Pringier. Elle avait parlé à sa soeur qui était servante chez le boulanger Vandemeulebroeck d’Avelgem, le bourgmestre rexiste. Etant officier de l’A.S., j’eus l’occasion à la Libération d’interroger ce dernier. Il avoua alors que c’était lors d’un souper où étaient présents des officiers allemands, que quelqu’un, lui ou sa femme, avait dit que des faits suspects se passaient à Mouscron. L’ennemi ainsi alerté arrêta la servante de l’abbé. De nombreuses arrestations eurent lieu, dont mon frère et le facteur Barbieux. Les Allemands vinrent également pour m’arrêter. Ils encerclèrent le pâté de maisons, mais je réussis à m’enfuir pour prendre le maquis dans la forêt de Chiny, dans les Ardennes, où vraiment les choses sérieuses commencèrent pour moi… »

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