Charlie Brown et Franz Stigler de l’hostilité à l’amitié

Parfois, une vieille histoire du temps de la guerre nous revient aux oreilles et nous redonne foi en l’humanité. C’est généralement comme le calme au milieu de la tempête, et il y est question de chansons ou de quelques verres partagés. Mais il est rare que l’histoire se passe en plein ciel.

Cette histoire, c’est celle d’un bombardier américain en grosse difficulté épargné par un pilote de chasse allemand. Après cette parenthèse bienveillante, les pilotes des deux appareils ne devaient plus se revoir. Ils se revirent pourtant et devinrent comme des frères.

Cela s’est produit quelques jours avant Noël 1943, alors que les bombardements de l’Allemagne par les Alliés faisaient rage. Avec son équipage, le sous-lieutenant Charlie Brown, tout jeune pilote de bombardier, allait effectuer sa première mission qui consistait à frapper une usine d’aéronefs au nord de l’Allemagne.

Baptisé Ye Olde Pub, son B-17F Flying Fortress était typique des bombardiers lourds américains de l’époque. Outre sa capacité d’emport de 3 628 kg de bombes, ce quadrimoteur se distinguait par ses 11 mitrailleuses et son blindage placé aux endroits stratégiques. Les B-17 volaient à environ 8 230 m d’altitude, mais n’étaient pas pressurisés. À cette hauteur, l’air est aussi rare que froid (-60°). Pour faire face, l’équipage avait recours à un système d’oxygénation interne et revêtait des tenues très chaudes et des souliers chauffés.

Alors que le Ye Olde Pub approchait de Brême, en Allemagne, la DCA ouvrit le feu sur sa formation. Manque de chance, un projectile qui explosa juste devant l’avion détruisit le deuxième moteur et endommagea le quatrième. Ainsi handicapé, le Ye Olde Pub ne put pas suivre les autres appareils.

Les B-17 étaient connus pour pouvoir supporter de nombreux impacts de balles et de tirs de DCA, mais cela avait un prix. Le blindage qui protégeait l’équipage et les organes vitaux de l’avion pesait lourd et freinait ce dernier. Bien qu’il fût armé de plusieurs mitrailleuses en tourelle, certaines zones demeuraient vulnérables aux attaques des chasseurs ennemis. L’US Army Air Corps régla le problème en demandant aux appareils d’une même formation de voler espacés les uns des autres : cela permettait de larguer les bombes tandis que certains avions couvraient les lacunes défensives des autres par des lignes de tir se chevauchant.

L’inconvénient de ce dispositif, c’est qu’il était impossible de prendre la fuite en solo, sauf à risquer de croiser la route d’une bombe ou d’une balle de mitrailleuse amie, et que les avions à la traîne étaient à la merci d’attaques ennemies. Un peu comme un petit groupe de cow-boys agiles qui poursuivrait un troupeau de bisons : chacun représente un danger pour l’autre, mais dès qu’un bovidé sort du groupe et perd la sécurité qu’il lui offre, il est pour ainsi dire perdu.

Pour Brown et les siens, la situation ne fit qu’empirer. Semé par son escadron, le Ye Olde Pub essuya les tirs de quinze chasseurs allemands. Ses mitrailleuses abattirent l’un d’eux, mais les dégâts subis par le bombardier étaient énormes. Le tireur de queue fut tué et quatre membres d’équipage blessés, dont Brown lui-même qui vit un éclat de projectile se ficher dans son épaule droite. Les seules armes défensives encore opérationnelles étaient la tourelle supérieure et la mitrailleuse de nez. Le circuit hydraulique et l’alimentation en oxygène ne répondaient plus, et la Forteresse volante commença à tomber à la manière d’une feuille morte.

Ce qu’il advint ensuite, on le sait grâce aux souvenirs de Brown, qui raconta des années plus tard que son esprit était un peu embrumé par sa blessure à l’épaule et le manque d’oxygène.

Alors que les chasseurs ennemis avaient relâché leur étreinte autour du Ye Olde Pub, le sous-lieutenant et son copilote réussirent à redresser l’appareil à quelques 300 m du sol.

En mettant le cap vers la mer, le bombardier survola un aérodrome allemand. Pilote de chasse de la Luftwaffe, le lieutenant Franz Stigler revenait juste d’un raid au cours duquel il avait abattu deux B-17 lorsqu’il aperçut le Ye Olde Pub, qui volait tant bien que mal. Naturellement, il décolla sans tarder pour le prendre en chasse, mais ce qu’il vit alors le dissuada de continuer. En 1991, il avoua qu’il avait été sidéré par la gravité des dégâts subis par le bombardier. Le cône du nez avait disparu et le fuselage était criblé de plusieurs trous béants. Il vit que des membres d’équipage portaient secours aux blessés à bord de l’appareil et que la plupart des mitrailleuses étaient baissées, sans personne pour les tourner contre lui.

Stigler resta hors de la ligne de mire des deux Browning encore en service, mais parvint à s’approcher à 6 m du pauvre B-17 et tenta de faire signe à Brown de la main.

Son message était simple : Posez votre avion en Allemagne et rendez-vous, ou allez en Suède. Cette épave n’atteindra jamais l’Angleterre.

Peinant à croire ce qu’il voyait, Brown le regarda à travers une vitre latérale, abasourdi. Il s’était déjà plusieurs fois résolu au pire, mais cet étrange pilote allemand continuait de faire de grands gestes. Pas question d’atterrir, mais son ange gardien resta à ses côtés et maintint les autres chasseurs à l’écart jusqu’à ce qu’ils atteignent la mer du Nord. Lorsqu’il comprit que Brown ne resterait pas en Allemagne, Stigler le salua, vira et laissa le Ye Olde Pub poursuivre seul son périple.

Le bombardier rejoignit l’Angleterre et, peinant à laisser 75 m entre lui et le sol, posa dans une épaisse fumée sa carcasse de tôle déchirée et sa cargaison d’hommes exténués. Bien plus tard, Brown affirma que si Stigler avait pu lui proposer de vive voix d’atterrir en Allemagne ou d’aller jusqu’en Suède, il aurait probablement opté pour la deuxième solution. Mais le Ye Olde Pub s’en sortit et le jeune pilote américain ne se fit pas prier pour boire le verre qu’on lui tendit à sa descente d’avion.

Sidéré par l’histoire de Brown, l’officier chargé du débriefing fila tout raconter à son supérieur. Il recommanda l’équipage de Brown à une citation, mais la gloire se déroba. Le gradé décida promptement que toute publicité quant à l’acte de chevalerie de ce pilote allemand pourrait faire courir un danger aux autres équipages, incités à baisser la garde. Toutes les informations relatives à la première mission du Ye Olde Pub furent classées top secret.

De son côté, Stigler se garda bien, lui aussi, d’évoquer ce qui venait de se passer, car cela lui aurait valu la cour martiale. Il réalisa de nombreuses autres missions et fut l’un des premiers aviateurs au monde à piloter un avion à réaction. À la fin de la guerre, seuls 1 300 des 28 000 pilotes de la Luftwaffe avaient survécu. Il était de ceux-là.

Après des années de vaines recherches dans les archives des armées de l’air allemande et américaine, Brown, qui voulait connaître le nom de celui qui l’avait épargné, demeurait bredouille. Il rédigea alors une lettre qui parut dans le bulletin d’informations d’une association de pilotes de guerre. Quelques mois plus tard, une lettre du Canada lui parvint. Elle était de Stigler. « C’est moi, » disait-elle. Au téléphone, Stigler décrivit son avion, le salut de la main, tout ce que Brown voulait entendre pour écarter la thèse du canular.

De 1990 à 2008, Charlie Brown et Franz Stigler furent comme des frères. Née d’une première rencontre a priori hostile, leur amitié se renforça au fil des ans. Les deux hommes restèrent proches jusqu’à la fin puisqu’ils moururent à quelques mois d’intervalle, en 2008.

Cette histoire prouve qu’un acte noble accompli aujourd’hui peut changer la vie bien plus tard.

Les sources:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Incident_de_Charlie_Brown_et_Franz_Stigler
http://jalopnik.com/
Adam Makos : « A Higher Call: An Incredible True Story Of Combat And Chivalry In The War-Torn Skies Of World War II »