De industrialisation du crime au tourisme de masse

Souvent, des touristes s’effondrent sur le parking. L’oeil vitreux, au bord de la nausée, ils n’arrivent plus à tenir debout. Alors ils se vautrent sur les terre-pleins goudronnés, au pied de leur bus climatisé, la bouche grande ouverte, le ventre plein de bière, la main serrée sur leur canette vide. Ivres à quelques mètres du camp d’Auschwitz, le plus grand cimetière du monde. Les autres visiteurs les regardent à peine. Comme si les touristes soûls, à l’entrée de l’«usine de la mort», faisaient désormais partie du décor. «Ils sont de plus en plus nombreux. Surtout en juillet-août», dit Tomasz Stanek, le responsable de Cracow City Tours.

Cracow City Tours ? Un tour-opérateur, l’un des plus importants de Cracovie, principal point de départ pour les «excursions» vers Auschwitz, situé à une soixantaine de kilomètres de là. Les visiteurs avinés passent pour la plupart par ce genre d’agence. L’histoire est toujours la même. Ils débarquent à Cracovie – monuments, artisanat, festivals -, font la tournée des bars et, presque par hasard, tombent nez à nez avec des panneaux qui inondent la ville : «Auschwitz-Birkenau Tour : départ à partir du centre-ville ? Oui, c’est possible», «Offre spéciale : Auschwitz-Birkenau et les mines de sel de Wieliczka en une seule journée !», «Départ tous les jours, prix imbattable, seulement 90 zlotys»…

90 zlotys – à peine plus de 20 euros – pour voir le complexe concentrationnaire le plus meurtrier de l’Allemagne nazie : 1,1 million de morts, dont 1 million de juifs. Le plus connu aussi, grâce au travail des historiens et au témoignage des survivants, Simone Veil, Elie Wiesel, Primo Levi, auteur de «Si c’est un homme»… Aujourd’hui, pour apercevoir le portique «Arbeit macht frei» (Le travail rend libre) d’Auschwitz I et les ruines des chambres à gaz d’Auschwitz II-Birkenau, on vient de France, d’Allemagne, d’Italie, d’Israël, mais aussi de Corée du Sud, du Japon, de Chine…

En 2008, le nombre de visiteurs, scolaires compris, a atteint 1,2 million (autant qu’à l’abbaye du Mont-Saint-Michel). Et la fréquentation a plus que doublé ces cinq dernières années. L’été, c’est la cohue : 8 000 personnes défilent en moyenne en une seule journée, un nouveau groupe toutes les deux minutes, en short et fines bretelles, appareil photo autour du cou, rires tonitruants, malgré les panneaux qui réclament une tenue correcte.

Dès l’aéroport de Cracovie, les chauffeurs de taxi se poussent du coude pour proposer l’aller-retour à Auschwitz pour «seulement» 400 zlotys. En ville, les agences prennent le relais. Avec leurs voyages clés en main : aller-retour en bus, visite commentée par un guide du musée, pause casse-croûte et achat de souvenirs (cartes postales, livres, DVD)… Le tout en six heures chrono. Depuis le début des années 2000, ces tour-opérateurs (près de 200 aujourd’hui) prolifèrent à Cracovie. Car la fréquentation touristique de la ville a explosé (6,8 millions de visiteurs en 2007) grâce au développement des compagnies aériennes low cost et à l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne. «Et parmi tous les tours que nous proposons, explique Anna Jedrocha, vice-présidente de la chambre syndicale du tourisme de la ville, Auschwitz est de loin le plus demandé.»

Ce matin de février, place Matejki, au nord de la vieille ville, un groupe d’une soixantaine de touristes, sticker carré collé sur la poitrine – jaune pour les anglophones, bleu pour les germanophones -, s’apprête à embarquer dans un bus gris métallisé. A l’avant, une brunette, étudiante en philosophie et guide à mi-temps pour Cracow City Tours, tapote sur son micro. «Bienvenue à bord. Mon nom est Miranda. Je suis votre accompagnatrice. S’il n’y a pas trop de circulation, nous arriverons à Auschwitz d’ici une heure environ. Puis nous aurons un arrêt de quelques minutes, avant la visite, pour prendre un sandwich et se laver les mains. Prévoyez 1 zloty pour les toilettes…»
Pendant le trajet, un documentaire «pédagogique» défile sur l’écran vidéo du bus. Des images de janvier 1945 commentées… par un gradé russe, couvert de médailles militaires : on y voit des prisonniers joufflus, massés derrière les barbelés, accueillant avec un grand sourire les soldats de l’Armée rouge. Miranda ne précise pas que cette scène est une reconstitution : des cameramen soviétiques avaient réquisitionné des paysans polonais pour leur faire jouer les déportés.

Depuis la chute du Mur en 1989, la Pologne assure pourtant avoir redécouvert son histoire juive. Avant guerre, 3,2 millions de juifs (un cinquième de la communauté mondiale) vivaient sur son territoire. 90% d’entre eux sont morts sous les balles des nazis ou dans les camions et les chambres à gaz d’Auschwitz, Chelmno, Treblinka, Sobibor, Majdanek ou Belzec. Des camps installés loin des regards, au fond des campagnes polonaises. Les juifs qui en sont revenus vivants ont souvent préféré quitter leur pays, notamment après le pogrom de Kielce, en juillet 1946, où 42 juifs furent massacrés, suite à des rumeurs infondées d’enlèvement d’un enfant chrétien, ou après la campagne antisémite du gouvernement communiste, au printemps 1968. Aujourd’hui, ils ne seraient plus que 7 000. Et seulement 160 à Cracovie.

Pourtant, rue Szeroka, au coeur de l’ancien quartier juif de Kazimierz, on pourrait presque croire que rien n’a changé depuis la guerre. Partout des hôtels ou des cafés au nom de «Rubinstein», «Ariel» ou «David», calligraphiés en caractères hébraïques. Dans chaque devanture, des chandeliers à sept branches et des «jewish style» écrits sur les portes. On a ressorti des caves et des greniers les vestiges du passé. Mais la nourriture proposée dans ces restaurants n’est pas casher. Et les pratiquants font le voyage avec leurs sandwichs. «C’est un décor de carton. Un quartier juif sans juifs. Comme si on avait créé de fausses réserves aux Etats-Unis avec des Américains déguisés en Indiens», dit Henri Raczymow, auteur de «Dix Jours «polonais»» (Gallimard, 2007). L’écrivain, parti il y a deux ans sur les traces de ses origines, est revenu de Cracovie avec un souvenir : des statuettes de «juifs polonais».

Dans les boutiques de la vieille ville, elles s’alignent en rangs serrés sur les présentoirs. On en trouve de toutes les tailles, à tous les prix (de 16 à 76 zlotys). Nez busqué, oeil tombant, bouche charnue, le «juif polonais» porte un violon, un fagot de bois ou une Torah. Souvent un sac d’or dans une main, une pièce de monnaie dans l’autre, comme dans les caricatures populaires des années 1930. Les magasins de souvenirs de Cracovie ressemblent à un bric-à-brac de la mémoire : les figurines trônent entre des livres sur l’enfer d’Auschwitz et des guides touristiques sur le «Jewish Cracow», vantant les sept synagogues de la ville ou les lieux de tournage de «la Liste de Schindler». C’est ici que Spielberg a réalisé son film, inspiré par l’industriel allemand qui sauva 1100 juifs de l’extermination.