Le saviez-vous – Le Blietzkrieg

Le terme de Blitzkrieg (« guerre éclair ») est largement le produit de tours de passe-passe historico-théoriques. Les historiens peinent à en retrouver des traces solides dans les textes tactiques de l’armée allemande de l’entre-deux-guerres. Rien en tout cas qui soit pensé de façon globale et cohérente, pouvant s’insérer dans une doctrine stratégique nationale. La doctrine officielle de l’état-major allemand restait profondément hostile à ce qu’il considérait comme de l’aventurisme militaire. Ce n’est qu’après la victoire sur la Pologne qu’un article du Time Magazine américain du 25 septembre 1939 l’utilise pour la première fois dans le sens qu’on lui connaîtra désormais. La propagande nazie se saisira ensuite de l’expression et saura pleinement l’exploiter. Il s’agit donc alors d’un terme essentiellement journalistique.

On ne commence véritablement à le trouver utilisé dans un texte de théorie militaire qu’au début des années 1950, lorsque l’auteur militaire britannique Basil Liddell Hart publie ses travaux sur la Seconde Guerre mondiale en collaboration étroite avec d’anciens généraux de la Wehrmacht, notamment Heinz Guderian. Mais il ne s’agit que d’une recréation a posteriori. Et Guderian prend alors bien soin de se présenter comme l’inventeur unique de ce pseudo-concept – en omettant de signaler les travaux de théoriciens de rentre-deux-guerres qui étaient allés bien plus loin que lui dans la réflexion sur l’emploi des blindés dans la guerre moderne. En outre, ces écrits interviennent dans un contexte historique et stratégique bien particulier : la guerre froide fait rage ; l’Otan vient d’être créée, ainsi que la République fédérale d’Allemagne (en 1949).

Les Anglo-Américains sont alors engagés dans la création d’une armée ouest-allemande pour laquelle ils ont besoin du concours – organisationnel, politique et symbolique – de tous les anciens généraux de la Wehrmacht… Pour ce qui concerne la réalité des victoires militaires allemandes des premières années de la guerre, les historiens, et notamment Karl-Heinz Frieser, ont largement montré leur caractère aléatoire, contingent et, au moins dans le cas de la victoire sur la France au printemps 1940, obtenue d’extrême justesse, au point que les militaires allemands eux-mêmes ont parlé de « miracle ». Outre les tragiques erreurs du haut commandement français, la victoire allemande fut principalement due à la désobéissance de Guderian et de Rommel. A la tête des seuls 10 % réellement mécanisés de l’armée (90 % de la Wehrmacht étaient encore constitués d’artillerie hippomobile et d’infanterie se déplaçant à pied), ces derniers prirent l’initiative de se ruer en direction des côtes de la Manche en ignorant les ordres du commandement de la Wehrmacht les exhortant frénétiquement à s’arrêter car cette action n’était pas prévue dans le plan originel. Initiative audacieuse et au final couronnée de succès, certes, mais aussi risque démesuré ayant, à de multiples reprises, menacé de connaître une issue catastrophique.

En tout état de cause, cette victoire allemande, si elle reste extraordinaire, n’a aucune valeur de modèle, car non théorisée et impossible à reproduire. Quant aux autres victoires obtenues par la Wehrmacht entre 1939 et 1941, elles le furent contre des pays aux dimensions limitées ou à la puissance militaire largement inférieure à celle de l’Allemagne. Là encore, ces exemples n’ont donc que peu de valeur. Seul Blitzkrieg planifié, l’invasion de l’URSS s’est soldée par un échec. Sur la longue durée d’une guerre planétaire, la puissance nazie ne pouvait que remporter quelques « batailles » et n’avait guère de chances de l’emporter car elle n’était fondée que sur l’excellence tactique et le très haut degré de professionnalisme de la Wehrmacht, au détriment d’une pensée stratégique et opérative qui lui fit constamment défaut.

Gamelin, pourtant, ajoute à ce plan une variante Breda, pour assurer la jonction avec les forces néerlandaises. Il déplace la VII°armée sur son flanc gauche, la positionnant entre Lille et Dunkerque afin qu’elle puisse, les hostilités déclenchées, monter sur la Belgique et les Pays-Bas en direction de la ville néerlandaise de Breda. Du coup, il s’éloigne plus encore sur la branche que le « coup de faucille » s’apprête à couper. Il trahit ainsi et la lettre, et l’esprit de la doctrine française : il se rue à la rencontre de l’ennemi alors que la stratégie prônait la défensive ; il ne prend pas le temps de livrer la bataille méthodique prévue ; il privilégie la « bataille a priori » plutôt que d’attendre que les Allemands dévoilent leurs intentions pour réagir (« bataille a posteriori »).

Cette erreur stratégique se double de grandes imprudences. Peu d’unités gardent le secteur des Ardennes. Car si les Alliés alignent au nord 60 divisions contre 29 pour leurs adversaires, ils n’en disposent au sud que de 18, chargées de contenir les 45 divisions allemandes ; 36 divisions campent dans la ligne Maginot pourtant censée garder les frontières au moindre coût humain. Quand la Wehrmacht attaque à Sedan, seules 2 divisions de piètre qualité l’attendent. La seule 55e division du général Lafontaine doit bloquer, sur les bords de la Meuse, 3 divisions de panzers. Le général Georges avait pourtant attiré l’attention de sa hiérarchie sur la vulnérabilité du secteur, recommandant de « ne pas engager nos disponibilités dans cette affaire » : il ne fut ni écouté ni entendu.

La conduite des opérations ne permet pas de corriger ces erreurs initiales. Certes, le haut commandement constate assez vite que l’effort essentiel du Reich se porte sur Sedan. Il jette donc des forces dans la bataille, mais sans pouvoir s’appuyer sur les réserves de la VII° armée imprudemment enfoncée en Belgique et aux Pays-Bas. De même, l’aviation livre de furieux combats, notamment pour empêcher les panzers de franchir la Meuse. Mais, sur 71 bombardiers légers engagés le 14 mai, 40 sont perdus. Ainsi, l’efficacité de la défense antiaérienne allemande, la Flak, et la suprématie aérienne du Reich ruinent les efforts des ailes alliées. La Royal Air Force enregistre de plus fortes pertes pendant les six semaines de la bataille de France que durant la bataille d’Angleterre (10 juillet-31 octobre 1940), perdant 944 appareils (852 pour la France). Mais la Luftwaffe ne ressort pas indemne de l’aventure, qui lui coûte 1400 avions. Fin mai, 30 % des appareils qu’elle a initialement engagés ont été détruits, 13 % endommagés.

Des éléments plus conjoncturels aggravent la situation. Alors qu’au troisième jour de l’offensive les 41000 véhicules du groupe de blindés Kleist marchant sur Sedan provoquent un gigantesque embouteillage de près de 250 km de la Meuse au Rhin, l’aviation alliée s’abstient de les bombarder alors qu’elle aurait anéanti le fer de lance du dispositif allemand. Le 13 mai, les arrières des 55e et 71e divisions d’infanterie s’effondrent à Bulson, non loin de Sedan.

Procédant à une interprétation erronée, les soldats croient que les chars allemands débouchent sur leur secteur. Cédant à la panique, ils s’égaillent dans un incompréhensible mouvement de psychose collective qui ne repose sur rien puisque les premiers blindés ennemis n’apparaissent que le lendemain matin, soit douze heures plus tard. Un secteur clé cède, ouvrant la porte à l’ennemi. Enfin, les divisions du haut commandement, matérialisées par la dispersion géographique des quartiers généraux, aggravent la situation. Gamelin affecte de laisser Georges conduire la bataille mais l’imparfaite répartition des rôles entre les généraux Georges, Corap et Huntziger empêche de monter une contre-offensive.

Certes, quelques unités luttent vaillamment. Des réservistes du Gers tiennent ainsi quarante-huit heures dans une boucle de la Meuse contre une division de panzers et l’on peut estimer que les troupes, le premier mouvement de stupeur passé, ont combattu avec courage. Mais, dès le 15 mai, le front cède et la France perd la bataille. Remplaçant Gamelin, le général Weygand croit pouvoir rétablir un front sur la Somme et sur l’Aisne alors même que Dunkerque est encerclé. Malgré la résistance du général Frère, les Allemands percent le 6 juin, débouchent le 11 sur les bords de la Marne et entrent le 14 dans un Paris déclaré ville ouverte. Seul faux pas : en ordonnant à ses troupes de stopper devant Dunkerque (24 mai), Hitler laisse quelque 340000 hommes (dont la quasi-totalité du corps expéditionnaire britannique) rembarquer.

L’essentiel demeure : la France s’effondre en quelque six semaines, malgré la belle résistance déployée sur le front des Alpes contre l’attaque italienne (10 juin 1940).

Cette débâcle nourrit, depuis 1940, les interrogations. La France, on l’a dit, abordait la guerre en position difficile et l’on pourrait à l’envi dresser la liste des occasions perdues. Le réarmement fut entamé trop tardivement pour garantir au pays la suprématie militaire. Les atermoiements de la diplomatie et le cynisme de Staline privèrent la France de son alliance de revers. La stratégie ne parvint pas à se dégager des leçons de la Grande Guerre d’autant qu’elle était conçue par des généraux vieillis.

Tous ces éléments, cependant, ne promettaient pas une défaite qui résulta d’abord d’une conduite irrationnelle des opérations. L’application de la manœuvre Dyle-Breda priva le commandement de ses réserves et le conduisit à renier ses principes. L’audace des chefs allemands, appliquant un plan risqué, et désobéissant parfois aux ordres de Hitler pour consolider leur avance (Rommel coupa ainsi sa radio pour être sûr de ne pas être stoppé dans son élan), assura la victoire.

D’autant que le Reich fut servi par une chance insolente. L’aviation épargna les colonnes de Kleist et la panique de Bulson ouvrit une brèche fatale. On ne peut cependant affirmer que la campagne de France marqua l’application d’un concept novateur – le Blitzkrieg. Elle obéit certes au scénario conçu par Manstein, mais son succès fut aussi subordonné à un pari : attirer le gros des forces françaises dans le traquenard belge.

On aurait tort, toutefois, de réduire le drame de l’été 1940 à sa seule dimension hexagonale. Car la défaite fut aussi, et peut-être surtout, une défaite européenne, sanctionnant l’aveuglement du Royaume-Uni, de la Belgique, des Pays-Bas, voire de l’Union soviétique tout autant que l’impéritie de la France.

Cédons au vertige de l’uchronie…

Si Londres et Paris avaient réarmé plus précocement et récusé la tentation de l’appeasement, si Moscou avait plus lucidement mesuré les dangers de la menace nazie, la situation se serait présentée, en 1939 comme en 1940, sous un jour radicalement différent, ce qui invite à récuser les interprétations téléologiques construisant la défaite comme l’inéluctable conséquence du traité de Versailles. Quoi qu’il en soit, la France paya durement l’effondrement de 1940 qu’elle aurait pu éviter si elle n’avait pas imprudemment engagé ses forces dans une bataille de rencontre. Mais elle ne fut pas la seule à acquitter ce lourd tribut au dieu Mars. Les responsabilités doivent être partagées ; les ravages le furent aussi.