Le saviez-vous – Lebensborn une maternité en province liégeoise

Tout commence fin 1935 lorsque, dans la suite logique de l’Office supérieur de la Race et du Peuplement (RUSHA) puis des lois de Nuremberg qui interdisent toute relation entre citoyens juifs et allemands, Heinrich Himmler crée la Société enregistrée des lebensborn (Lebensborn Eingetragener Verein). Les premières maternités – lebensborn signifie littéralement « Source de vie » – sont aménagées à Steinhöring, Wernigerode (province de Hartz), Klosterheide (près de Lindau, dans le Mark) et Bad-Polzin (Poméranie). Leur spécificité est d’accueillir les jeunes femmes enceintes d’un SS ou d’un policier et surtout, de leur permettre d’accoucher en toute sécurité et en toute discrétion. Les filles-mères qui veulent continuer à bénéficier du secret peuvent alors abandonner leur enfant à la SS, qui se chargera de leur éducation. Celles qui revendiquent leur enfant et promettent de l’élever selon les canons du national-socialisme perçoivent une allocation mensuelle et jouissent de plusieurs facilités.

Dans les années qui suivent, plusieurs décrets seront promulgués qui, en apposant sur ces naissances le sceau du secret, renforcent la quiétude de la maman et l’anonymat d’un père souvent marié par ailleurs : possibilité pour les filles mères de changer leur nom de famille ou celui de leur enfant, renforcement du caractère confidentiel des actes de naissance, etc. L’objectif assumé est de décourager les avortements et, comme le rêvait le Reichsführer SS Heinrich Himmler, de peupler l’Allemagne de 120 millions de Germains nordiques avant 1980.

« L’arrêt de la reproduction des éléments non valables est aussi important, pour l’élevage humain futur, que la reproduction des éléments humains valables. » Krupp Schallmayer, médecin bavarois, théoricien de l’eugénisme.

Lorsque la guerre éclate, le rêve fou d’une race supérieure prend une effroyable proportion. Alors que trains et camions acheminent par millions Juifs, Tziganes et homosexuels vers les camps d’extermination, tout est également mis en œuvre pour donner des enfants au Führer et de nouvelles pouponnières sont construites en Allemagne d’abord, en Europe occupée ensuite. De la Pologne à la Norvège en passant par la France et la Belgique, une trentaine d’immeubles – villas, châteaux, cliniques privées… – seront ainsi sélectionnés puis confortablement aménagés. Avec l’argent d’entreprises complaisantes d’abord, avec les biens confisqués aux ennemis du Reich ensuite.

En Belgique, c’est le château de Wégimont, dont les parties les plus anciennes datent du 15e siècle et qui appartient depuis 1920 à la Province de Liège, qui est retenu par l’administration centrale des lebensborn. Entouré d’un vaste muret, doté de grandes cuisines, d’un large réfectoire et de nombreuses chambres, bordé d’un parc de 22 hectares, il est le refuge idéal pour les filles qui, séduites par un soldat de la SS ou par un de ses admirateurs belges, veulent fuir les foudres du curé, du paternel, des voisins. C’est « frau » Inge Vermietz, en charge des lebensborn à l’étranger, qui est chargée dès 1942 d’y créer la maternité des Ardennes (Heim Ardennen). Le centre ouvre ses portes en 1943 et très vite, une vingtaine de femmes y élisent domicile. « Lorsque les Allemands ont appris que j’avais travaillé au château avant la guerre, ils ont envoyé un membre de la garde wallonne pour me réquisitionner », se souvient Mariette Bodeux. Alors âgée de 23 ans, cette habitante de Soumagne fut affectée au service en salle : « Les cuisines étaient au sous-sol et les assiettes nous étaient envoyées par un monte-plats. Je traversais le réfectoire pour servir l’Obersturmführer et les jeunes mamans. (…) Je me rappelle qu’un jour, une des filles de la cuisine a mis quatre grenouilles vivantes dans le plat de l’officier.

Lorsqu’il a voulu commencer à manger, elles ont sauté hors de son assiette. Il était fou furieux, il a demandé qui avait fait ça… Je crois que s’il l’avait appris, il aurait envoyé la fille en Allemagne. »

Mariette n’avait que peu d’occasion de parler aux pensionnaires de l’institut. Elle se souvient néanmoins de Rita, cette Liégeoise de 17 ans tombée amoureuse d’un soldat allemand et qui, depuis lors, était hébergée au lebensborn avec son fil : « Elle travaillait parfois aux cuisines et je la croisais régulièrement dans le parc avec son enfant, Walter. Il avait perdu un œil en tombant de son lit. »

Lorsque la maternité liégeoise fut évacuée en septembre 44, Walter fut, avec d’autres enfants, placé dans le convoi vers l’Allemagne que dirigeait Walter Lang : « Les Allemands sont partis sur le coup de midi, sans même manger, raconte encore Mariette. Rita ne voulait pas s’en aller. Elle serrait son fils contre elle, mais on est venu le lui prendre. Elle s’est jetée dans mes bras, hurlant qu’on lui volait son enfant. »
Dans le coin inférieur droit de la vieille photo en noir et blanc, Mariette reconnaît aisément Walter.
Avec d’autres enfants, celui-ci fut d’abord transféré dans le seul lebensborn français, à Lamorlaye, en région parisienne. Puis dans la maternité nazie de Schalkhausenn, en Allemagne, et le 3 avril 1945, il arriva à Steinhöring. Ce n’est qu’après un ultime détour par le lebensborn d’Indersdorf, au mois d’août 1945, qu’il est expatrié en France et confié aux bons soins de la Ddass.

Walter habite aujourd’hui dans le joli village de Nançois-le-Grand, en Lorraine. « Je m’appelle Walter Beausert mais ce n’est vraisemblablement pas mon vrai nom, explique-t-il. Les enfants qui semblaient comprendre le français ont été dirigés vers le nord de la France. Comme je n’avais pas d’acte de naissance, un jugement du tribunal m’en a attribué un qui me faisait officiellement naître à Bar-le-Duc le 1er janvier 1944. » Balloté entre quelques familles d’accueil, hébergé ensuite à l’orphelinat Poincaré, dans le département de la Meuse, il entamera la veille de son mariage une quête qui dure aujourd’hui encore. « Quand je me suis marié, je suis allé voir mon tuteur légal, je voulais savoir d’où je venais. Il ne le savait pas ou n’a pas voulu me le dire. Je n’avais que cet extrait d’acte de naissance délivré par le tribunal et me donnant la nationalité française. (…) Je n’ai pas pu en savoir plus jusqu’à ce qu’une loi de 1986 autorise les anciens pupilles de l’État à consulter leur dossier. » Depuis, il est souvent revenu en région liégeoise. Il a placardé des avis de recherche autour de la maison communale, interrogé les plus vieux habitants de Soumagne, participé à des émissions de télévision dans l’espoir de retrouver ses parents. Il est persuadé d’être le fils de Rita : « Je l’ai rencontrée, insiste-t-il. C’était un moment très fort. Il s’est passé quelque chose, elle m’a montré des photos, elle m’a tenu par la main mais elle n’a pas voulu avouer que j’étais son fils. Elle est décédée en 1998. »

À quelques dizaines de kilomètres, dans une grande maison voisine de la place Stanislas de Nancy, vit aujourd’hui Gisèle Niango. Elle est née le 11 octobre 1943 à Wégimont puis, après un long parcours, fut elle aussi confiée à une famille française du nord de la France. Plus de 65 ans ont donc passé depuis cette gamine qui, sur le même cliché, est sagement assise aux pieds d’une infirmière : « Mon nom de jeune fille est Gizela Magula, précise-t-elle. Après Steinhöring, j’ai été transférée à Indersdorf où je suis restée jusqu’en juin 1946. À ce moment, j’ai été mise dans un convoi vers la France car on a pensé que je parlais français alors qu’en fait, je ne comprenais que l’allemand. Je suis finalement arrivée à Commercy avec d’autres enfants réfugiés et j’ai été adoptée par une très gentille famille. »

« Chaque Germain que nous amenons en Allemagne et dont nous faisons un Germain de conscience allemande est un combattant de plus pour nous et un de moins pour l’autre côté. » Discours de Heinrich Himmler le 8 novembre 1938.

Ces enfants dont personne ne voulait, dont on ne savait rien ou si peu, furent donc arbitrairement dispersés entre la France, l’Allemagne et la Belgique. Nés d’une mère belge et d’un père collaborateur flamand, voire issu de la SS ou de la Légion Wallonie, ils ont en commun une enfance cabossée. « L’instituteur me traitait de sale Boche, les gens du village racontaient que ma mère était allée avec des Allemands », se souvient Walter. « Lorsque j’étais petite, j’entendais qu’on traitait ma mère de prostituée », complète Gisèle. Souvent, ils partagent aussi ce désespoir d’avoir servi malgré eux les théories racistes des nazis. Si quelques-uns, en perpétuelle quête de leur passé et de leur identité, dénoncent ouvertement cet héritage, d’autres ont préféré l’enfouir et l’oublier. Certains l’ignorent encore même aujourd’hui. Retrouvés en Belgique, en Allemagne, en France et en Australie, une dizaine de ces enfants du lebensborn liégeois ont préféré laisser fermé l’album de famille. « C’est encore trop douloureux », résume l’un d’eux.

« On leur promettait la lune »

« Mon père, anversois et licencié de l’école des officiers, était chauffeur de l’Oberbefehlshaber Flanderns à Bruxelles, raconte Werner Van Echelpoel. Il parlait couramment le français, l’allemand et le néerlandais. Ma mère, elle, était allemande. Lorsqu’ils ont voulu se marier, l’autorisation leur a été refusée car les Allemands ont découvert que ma mère avait de lointaines origines juives. Finalement, le dossier s’est arrangé fin 43. (…) Ils vivaient en Allemagne lorsque maman est tombée enceinte. Il était prévu qu’elle accouche à Wégimont mais à la fin du mois de septembre 44, comme la maternité liégeoise avait été évacuée, je suis né au lebensborn de Wiesbaden. » Après de grandes difficultés, Werner a pu obtenir un certificat de naissance. « Il ne faut pas oublier le contexte de l’époque. La plupart des volontaires étaient flamands. La Flandre a toujours voulu se donner une identité et l’Allemagne, à cette époque, leur promettait la lune. Beaucoup de Flamands sont partis sans savoir comment ni pourquoi. Ce qui n’était pas le cas de mon père qui, lui, avait une conscience politique. A la fin de la guerre, il a fait 18 mois de détention préventive mais il avait des amis qui ont arrangé le dossier et il n’a jamais été condamné. Ma maman, elle, a toujours marché avec lui. Jusqu’à sa mort, il y avait d’ailleurs un
portrait de Rudolf Hess dans sa maison. (…) Ce sont mes parents. C’est grâce à eux que je suis là mais je ne suis pas responsable de ce qu’ils ont fait ou pensé. »

« Une honte que nul ne peut comprendre »

Née Gizela Magula le 11 octobre 1943 à Wégimont, celle qui s’appelle aujourd’hui Gisèle Niango a ensuite transité par les lebensborn de Bad Polzin, de Wiesbaden, Ansbach puis Steinhoring le 3 avril 1945. C’est là qu’elle est retrouvée, en même temps que d’autres enfants, par les Américains puis transférée à Indersdorf où elle restera jusqu’à juin 1946. A ce moment, elle est mise dans un convoi vers la France car erronément, on considère qu’elle parle français. Elle arrive avec les autres enfants à Commercy et est adoptée par la famille Marc.
« Cette petite enfance, c’est une honte que nul ne peut comprendre, explique-t-elle. On sait qu’on n’est pas coupable mais on a honte d’avoir fait partie de ce programme de sélection raciale. Moi, ça m’a détruit intérieurement. Rien ne peut plus me toucher que ça. Il n’y a pas de plus grand déchirement. » Elle exprime aussi sa « colère » envers les historiens, coupables de ne « pas s’intéresser à ce programme nazi » et de « ne pas s’occuper de ces enfants qui ont erré toute leur vie, privés de tout repère. » D’innombrables recherches lui ont permis de retrouver trace de sa maman, une Hongroise réfugiée à Bruxelles au moment du pogrom et décédée – quelques semaines avant qu’elle ne la contacte – en janvier 2005 à Huy. Son père, soupçonne-t-elle, aurait été un Autrichien enrôlé dans l’armée allemande et caserné à Malines.

[…] « Les plus grands moustiques du monde »

Du fonctionnement de la maternité nazie de Wégimont en Belgique, peu d’informations subsistent. La plupart des documents ont été détruits par les nazis au moment de leur débâcle et les quelques témoins encore vivants se murent dans un silence embarrassé. Le journaliste Marc Hillel, auteur d’un ouvrage de référence sur les lebensborn (Au nom de la Race, éd. Fayard), ne réserve d’ailleurs à l’institution belge que quelques lignes.
Reste que si les archives liégeoises ont disparu, de nombreux courriers échangés entre le Heim Ardennen et la centrale de Munich ont été, eux, sauvés par les Alliés lors de leur traversée de l’Allemagne puis transmis à l’International Tracking Service de Bad Harolsen (Hesse). Créé en 1943 par le Quartier général des forces alliées et la Croix-Rouge britannique, ce centre abrite sur des kilomètres d’étagères 50 millions de fiches relatives aux victimes des persécutions nazies. Géré par les représentants de 11 États et financé par le ministère allemand des Affaires étrangères, l’ITS a, voici quelques mois, ouvert son service documentaire au public. Nous y avons trouvé une centaine de correspondances qui donnent une idée de l’organisation de la maternité et surtout des relations souvent difficiles qu’elle entretenait avec sa hiérarchie allemande.

En mai 1943, une infirmière du nom de Lydia Vorsatz est ainsi appelée à prendre la direction de Wégimont. Quelques jours plus tard, le général SS et médecin chef Gregor Ebner (condamné pour participation à une organisation criminelle, il décédera – libre – en 1974), encourage la nouvelle venue : « Vous devez essayer de gagner la confiance des mères et des employées de votre centre, lui enjoint-il. On ne peut gérer des gens avec succès que si l’on gagne leur confiance. Ayez toujours l’oreille attentive aux soucis des personnes, aidez-les là où vous pouvez. (…) Veillez à ce que votre joli home soit toujours présentable. Comme vous l’avez vu ici à Steinhoring, nous sommes très soucieux de la propreté. (…) S’il y a une employée qui ne veut pas suivre les consignes, faites preuve de sévérité car ordre et propreté sont la carte de visite de votre établissement. »

C’est que de son inauguration au printemps 43 à son évacuation en novembre 44, la maternité liégeoise causera son bataillon de soucis à l’occupant allemand : les enfants y seraient traités avec peu de considération, la propreté des lieux laisserait à désirer, le personnel serait revêche et peu collaborant.
Dans un courrier de juillet 1943, le même Ebner pousse néanmoins un soupir de soulagement, les enfants du Führer et leurs mamans seront correctement soignés : « Nous avons trouvé un gynécologue courageux à Liège, se réjouit-il. Il est à tout moment à votre disposition. En 20 minutes, il peut être à Wégimont et nous a déjà aidés dans deux situations difficiles. » Ebner renvoie aussi vers un généraliste qui habite Soumagne et en passant, se désole que les médecins soient « aussi rares que des pièces d’or ».

Suivent, l’automne et l’hiver de la même année, une série de plaintes, de récrimination, de licenciements. Ainsi en octobre est-il suggéré que la maternité se sépare de l’infirmière Fanny, qui est « sale », « négligente », « manque de professionnalisme » et cumule les absences injustifiées. Puis, c’est la compagne flamande d’un soldat SS qui se plaint amèrement de n’avoir pas encore été auscultée alors qu’elle a été admise à la maternité voici déjà deux jours. Un peu plus tard, après que la direction se fut plainte de ces sages-femmes qui « ne parlent même pas allemand », le Sturmbannführer Walter Lang constate qu’il est difficile de recruter et se demande « si les enfants reçoivent les soins nécessaires car le personnel est hostile à nos convictions politiques ». Après qu’une maman eut demandé le transfert de son enfant, Dagmar D., vers un hôpital bruxellois, Lang est même persuadé que « les sœurs laissent intentionnellement mourir nos enfants » et demande la mise sous surveillance de l’hôpital de Bavière, à Liège. La situation empire lorsque, le 3 novembre 43, Uwe Hans Keiner, un enfant de 7 mois, est retrouvé mort dans son lit. Alors qu’un peu partout en Europe, des centaines de milliers de familles sont promises aux camps d’extermination, la direction du lebensborn est traumatisée par ce décès prématuré et est bien décidée à trouver un coupable.

Bien que l’autopsie fasse état d’un kyste au cerveau de l’enfant, la possibilité d’un acte intentionnel n’est pas écartée car, est-il rappelé, le petit Hans Keiner était « un des rares enfants allemands du centre ». Il est finalement reproché à Gerda, l’infirmière de nuit, de n’avoir pas vérifié toutes les deux heures le bon sommeil des enfants. Elle devra être suspendue puis jugée.
En avril de l’année suivante, nouveau cri d’effroi : il y a des moustiques dans la pouponnière. Les responsables du centre constatent que « cette propagation est due aux étangs qui entourent le château » et en même temps que du matériel de désinfection, réclament deux exemplaires de la brochure « Les plus grands moustiques du monde ».

Quelques mois plus tard, ne se doutant vraisemblablement pas que les populations occupées sont soumises aux tickets de rationnement, quand elles ne meurent pas littéralement de faim, une circulaire de la direction suggère aux maternités, dont celle de Liège, de « nourrir les enfants au pain complet ». Le temps manquera pour mettre ce régime en application puisque début septembre, l’arrivée de la 3e division du 7e corps d’armée américain sonne le glas de la maternité liégeoise. Les Alliés, qui y avaient provisoirement établi un poste de commandement, surnommeront d’ailleurs le château la « baby factory ».

In : Le Soir – 26 décembre 2008