Le saviez-vous – L’église face au nazisme

1940 : coup d’Etat

«Ich bin da !» A l’autre bout du fil le père Leiber a compris. Joseph Müller vient d’arriver à Rome et désire le rencontrer discrètement. Leiber est jésuite et secrétaire particulier de Pie XII. Müller travaille pour l’Abwher, le contre-espionnage militaire, c’est un rouage essentiel du projet de coup d’Etat dirigé par le général Beck, un ami de Pie XII. Le but des conjurés : renverser Hitler et négocier une paix honorable pendant qu’il est encore temps. Pour sonder les Anglais, les Allemands ont imaginé passer par le pape.
Cet épisode, resté dans l’histoire sous le nom des conversations romaines, se situe en 1940, après l’invasion de la Pologne et avant que Hitler n’attaque à l’Ouest. Le complot ne se concrétisera pas, mais, ainsi que l’écrit l’historien anglais Owen Chadwick : « Jamais dans l’histoire un pape n’a été engagé d’une façon aussi délicate dans une conspiration tendant à renverser un tyran par la force. » Mal connue, cette affaire, éclaire – surtout – la nature des liens qu’Eugenio Pacelli, ancien nonce à Munich puis à Berlin (1917-1929), entretenait avec l’Allemagne, avant de devenir pape sous le nom de Pie XII (1939).
Pacelli aimait les Allemands mais détestait les nazis. Il savait l’incompatibilité radicale du national-socialisme et du christianisme. Tout comme la majorité des cadres du catholicisme allemand. Tout comme les cadres nazis. Ainsi, Rosenberg : « Le catholicisme est, à côté du judaïsme démoniaque, le second système d’éducation d’espèce étrangère qui doit être vaincu psychiquement et spirituellement, si un peuple allemand, conscient de l’honneur, et une véritable culture nationale doivent naître un jour. » Devant la montée des périls, le 1er janvier 1931, le cardinal Bertram, président de la conférence épiscopale allemande, met les fidèles en garde contre le « christianisme positif » prôné par les nazis : une religion de la race et de l’Etat, un christianisme « purifié de ses souillures juives » ; il est relayé le 10 février par une déclaration épiscopale qui interdit aux catholiques l’adhésion au NSDAP (Parti ouvrier national-socialiste allemand), sous peine d’être écartés des sacrements, voire privés de sépulture religieuse.
Cet antagonisme se manifeste dans les textes mais, aussi, dans la rue : insultes, agressions physiques, prises d’assaut d’évêchés par les jeunesses hitlériennes, arrestations et déportations. Et, enfin, lors des élections libres du 31 juillet 1932 : partout où les catholiques sont majoritaires, partout les nazis sont minoritaires
L’accession de Hitler au pouvoir complique la donne (30 janvier 1933). Il devient le chef légitime de l’Etat, souhaite un concordat, et multiplie les promesses de paix civile et religieuse. Les chefs de l’Eglise s’inquiètent : une opposition systématique aux nazis ne va-t-elle pas renforcer les préjugés anticatholiques de nombreux Allemands ? Depuis l’unité allemande (1861-1870) et le Kulturkampf (offensive culturelle anticatholique, 1871-1878), les catholiques – 21,2 millions, soit un tiers de la population allemande, en 1933 – sont suspectés d’être de mauvais Allemands !

Pacelli fulmine !

Le 30 mars 1933, les évêques lèvent, donc, à contrecoeur, l’interdiction pour les catholiques d’adhérer au NSDAP, sans pour autant revenir sur la condamnation des erreurs doctrinales et éthiques. Certains, tel Mgr Schulte, cardinal-archevêque de Cologne, dérapent en autorisant la présence des étendards à la croix gammée dans les églises et la réception des sacrements en uniforme du parti ! A Rome, le cardinal Pacelli fulmine.
C’est dans ce contexte, à la demande de Hitler, qu’un concordat est signé le 20 juillet 1933 entre le IIIe Reich et le Vatican. Kirkpatrick, chargé d’affaires de Grande-Bretagne près le Saint-Siège, écrit au Foreign Office le 19 août 1933 : « (Pacelli) n’a fait aucun effort pour dissimuler son dégoût pour les procédés du gouvernement de Hitler. (…) (il) a également déploré l’attitude du gouvernement allemand dans les affaires intérieures, ses persécutions contre les juifs… le règne de la terreur auquel la nation tout entière était soumise. (…) Un pistolet, dit-il, était pointé contre sa tête et il n’avait pas d’alternative… (…) Si le gouvernement allemand violait le concordat – et le Vatican était certain qu’il allait le faire – il y (aurait) au moins un document sur lequel fonder la protestation. »
L’épiscopat se divise : faut-il continuer à dénoncer ou composer pour faire évoluer le régime ? De fait, Hitler a ouvert une brèche dans le front des évêques allemands. Ceux qui résistent, regroupés autour de Preysing (Berlin) et de son cousin, Galen (Munster), sont des proches de Pacelli qui informe Pie XI de l’évolution de la situation.
Comme prévu par Pacelli, entre 1934 et 1937, le Kirchenkampf (la lutte contre l’Eglise) s’intensifie. Les nazis attaquent sur tous les fronts : stérilisation obligatoire des malades mentaux, assauts contre les organisations de jeunesse, la presse, les écoles et les organisations professionnelles catholiques, procès de moeurs ou de trafic de devises contre des religieux. L’épiscopat réagit, mais en ordre dispersé.

Riposte romaine

C’est de Rome que vient la riposte. Février 1937 : Pacelli convoque Bertram, Schulte et les trois prélats les plus combatifs : Faulhaber, Preysing et Galen. Faulhaber rédige un premier texte que Pacelli complète de sa main. Résultat : le 21 mars 1937, l’encyclique Mit Brennender Sorge (Avec un souci brûlant) est lue dans les 15 000 chaires d’Allemagne. Cette condamnation claire est vécue comme une déclaration de guerre par les nazis qui répondent à la « provocation » par la violence.
Le pogrom de novembre 1938 contre les juifs est l’occasion d’une nouvelle escalade de la violence : à Munich, le gauleiter Wagner dirige ses attaques contre « la juiverie mondiale et ses alliés noirs et rouges », désignant ainsi le cardinal Faulhaber (le Judenkardinal) à la vindicte de la foule, qui prend d’assaut la résidence épiscopale, faisant voler en éclats toutes les vitres à coups de pierres.
Désormais les évêques poussent les catholiques à la résistance passive et font des déclarations de plus en plus dures contre le régime, jusqu’à cette lettre pastorale collective ( août 1943 ), dite Lettre des Dix Commandements, dans laquelle ils écrivent : « Tuer est mauvais en soi…, même si cela a été perpétré prétendument pour le bien commun : contre les malades mentaux, contre les blessés incurables… contre des prisonniers de guerre ou des détenus désarmés contre des hommes de races et d’origines étrangères. » Göring se plaint amèrement : « L’Eglise catholique persiste à se conduire de manière indigne. Nous leur présenterons la facture à acquitter après la guerre. »

[ Extraits : «Histoire du christianisme magazine»