Le saviez-vous – L’enfance d’Adolph Hitler

Adolf Hitler est bien le fils de ses parents ! Adulte, le Führer ressemblera à un étonnant « morphing » de ses géniteurs. De son père, Alois, fonctionnaire des douanes, il aura le masque renfrogné, ténébreux. De sa mère, Klara, née Pölzl, il tient l’ovale du visage et le regard bleu-gris halluciné de lycanthrope. Bonne ménagère germanique, adepte des trois K ( Kinder, Küche, Kirche – enfants, cuisine, église), Klara couve d’autant plus Adolf qu’il est son quatrième enfant, mais le premier à survivre. Elle se montre entièrement soumise à son mari, dont elle est la troisième épouse. Avec ses favoris à la François-Joseph, Alois Hitler (un nom à l’orthographe fluctuante qui signifie « petit propriétaire ») est un agent des douanes passionné d’apiculture, coureur de jupons et pilier de Gasthaus . 
Petite curiosité : avant de convoler, les époux Hitler, issus de cousins germains – une réalité répandue dans les campagnes du XIXe siècle -, ont dû obtenir une dispense de Rome. L’ascendance incestueuse du petit Adolf est encore plus marquée si, comme certains éléments le laissent supposer, Alois, né enfant illégitime sous le nom de Schicklgrüber et reconnu tardivement comme un rejeton du compagnon meunier Johann Georg Hitler, est en réalité, comme certains indices le laissent penser, le fils de son frère, Johann Nepomuk, qui se trouve être aussi le grand-père de Klara Pölzl ! Le père de Hitler aurait alors convolé et engendré Adolf avec la petite-fille de son oncle. Mais une autre hypothèse a aussi couru, encore plus dérangeante, sur la généalogie du dictateur : son père ne serait pas le fils de Johann Georg ni de Johann Nepomuk, mais d’un juif ! Une allégation propagée par les Mémoires de l’avocat et dirigeant nazi Hans Frank, dit « le boucher de Cracovie », rédigés dans sa cellule à Nuremberg avant sa pendaison. Un jour de 1930, le chef suprême lui aurait confié avoir reçu une lettre d’un parent émigré, l’informant, dans l’intention de le faire chanter, qu’il aurait du sang juif dans les veines. La grand-mère paternelle de Hitler, placée comme domestique chez un riche commerçant de Graz, aurait en effet été engrossée, comme cela était courant à l’époque, par le fils de la maison. Hitler aurait chargé Frank d’enquêter discrètement sur cette embarrassante affaire. Mais voilà : les recherches menées à Graz, après la guerre, pour identifier et retrouver ce Frankenberger, ou Frankenreiter, n’ont jamais rien donné. Pas de famille juive de ce nom à Graz, où rien ne prouve que la grand-mère de Hitler ait jamais mis les pieds… En revanche, au chapitre des origines raciales « impures », il n’est pas improbable que le « caporal bohémien » , comme l’appelait avec mépris le maréchal Hindenburg, ait eu du sang slave, sa famille étant originaire de la région du Waldviertel, jadis peuplée de Tchèques. 

En 1895, la famille Hitler déménage dans les environs de Linz, une ville dont, plus tard, le dictateur voudra faire la capitale de l’Autriche annexée. Le petit Adolf est un enfant sage et un écolier studieux, qui dévore les romans indiens de Karl May et les illustrés glorifiant la raclée infligée aux Français en 1870. Aucune trace d’animaux torturés, de sadisme en culottes courtes. 

Mais voilà : dès son entrée dans le secondaire – non au lycée, mais à l’école primaire supérieure, plus ouverte sur la vie professionnelle -, ses résultats scolaires s’effondrent, au point qu’il redoublera sa sixième. Adolf restera un demi-cancre très insuffisant en mathématiques, nul en français et même en histoire… Manifestement, ce garçon malingre, replié sur lui-même, qui doit marcher une heure à pied pour gagner le collège, est perturbé. A-t-il été traumatisé par la mort de son petit frère Edmund, décédé à l’âge de 6 ans d’une rougeole qui a dégénéré en encéphalite ? Aurait-il développé lui-même une forme plus bénigne de la maladie, ce qui expliquerait les troubles nerveux – crampes d’estomac, tics… – dont il souffrira toute sa vie ? 

En 1903, c’est son père, Alois, qui est foudroyé par une crise cardiaque dans une taverne. Hitler ne laissera jamais transparaître, dans « Mein Kampf », autre chose qu’une révérence filiale pour ce « bon Allemand ». Paula, la petite soeur de Hitler, confiera ultérieurement que l’irascible Alois battait son fils. Face à ce père assez despotique, Adolf a clairement pris le parti de sa mère. Souffrant lui-même d’un complexe d’infériorité face à cette figure paternelle autoritaire, le garçon, passionné de dessin, fera le choix d’une vie d’artiste, en rupture avec son milieu petit-bourgeois et un destin programmé de fonctionnaire. « J’avais des nausées à penser que je pourrais être un jour prisonnier dans un bureau ; que je ne serais pas le maître de mon temps », écrit-il dans « Mein Kampf ». 
A 16 ans, il abandonne définitivement ses études. Il gardera toujours une rancoeur contre les professeurs et une culture décousue d’autodidacte. On sait peu de choses sur la vie de patachon et de songe-creux qu’Adolf mène alors à Linz, en compagnie d’un nommé August Kubizek, fils de tapissier rencontré à l’Opéra. A partir de 1907-1908, le voilà ensuite à Vienne. Fanatique de Wagner – il verra dix fois « Lohengrin » -, Hitler joue les dandys, arborant un embryon de moustache et une canne à pommeau. Indifférent à l’effervescence culturelle viennoise, il se grise des exploits des Parsifal à casque d’acier, des Walkyries à tresses blondes et des entreprises surhumaines des héros 100 % aryens.

Son destin, il en est désormais convaincu, est d’être lui aussi un immense artiste. Patatras ! Par deux fois il va être recalé sèchement à l’entrée de l’académie viennoise des Beaux-Arts. « Travaux insuffisants, trop peu de portraits », jugent les examinateurs. Pis : l’année suivante, celui qui se croit un peintre de génie n’est même pas admis à concourir, sur la seule vue de son dossier ! Une humiliation dont il se garde bien d’informer sa famille, ne serait-ce que pour ne pas être privé des 25 couronnes reçues d’elle chaque mois. Les croûtes signées Hitler qu’on a conservées ne donnent certes pas tort au jury des Beaux-Arts, mais sans doute aurait-il été préférable, pour l’histoire du XXe siècle, qu’il se montrât moins sévère… 

Et les femmes, dans tout cela ? Rien à signaler, sinon un béguin platonique pour une jeune élégante. Allergique à tout contact physique, le futur dictateur, à la fois dégoûté et fasciné par le sexe, rêve de s’installer en couple avec Kubizek dans une villa dont il aurait dessiné lui-même les plans, grâce à la fortune que va lui procurer un billet de loterie ! Quand il s’avère qu’il a misé en vain, il entre dans une rage folle…

Mais il y a bien plus grave. Entre ses deux échecs aux Beaux-Arts, Adolf a perdu sa mère, décédée à l’âge de 47 ans d’un cancer du sein. Il semble qu’il ait soigné avec dévouement cette femme qui fut sans doute le seul être qu’il ait aimé. « Jamais je n’ai vu quiconque aussi terrassé par le chagrin qu’Adolf Hitler », attestera dans ses souvenirs le médecin de famille, le docteur Bloch. Certains ont vu dans cet épisode la source fantasmatique de l’antisémitisme de Hitler. Horrifié d’imaginer sa mère auscultée, palpée par le brave docteur, Hitler aurait inconsciemment rendu, à travers lui, le peuple juif responsable de sa mort… Pourtant, quand viendra le temps des persécutions, le docteur Bloch échappera aux camps d’extermination, grâce à la protection spéciale du Führer. 
A Vienne, la galère, pour Hitler, ne fait que commencer. Faute d’avoir assuré ses arrières, son échec imprévu aux Beaux-Arts va le précipiter dans la misère. Sans le sou, le futur maître de l’Europe dort dans des cafés ou à la belle étoile, devenant SDF. En 1909, crasseux, affamé, il en est réduit à hanter un asile de nuit, parmi les clochards et les vagabonds, puis, l’année suivante, emménage dans un foyer pour hommes. Il y séjournera trois ans. Il vivote de la vente de ses tableaux – des vues bancales de Vienne, aux tonalités ternes et criardes, aux perspectives de cauchemar – qu’un comparse écoule auprès de commerçants, souvent juifs, et se trouve impliqué dans de minables embrouilles.

« Dure école » que cette existence de déclassé, mais formatrice, à en croire « Mein Kampf ». Loin de lui inspirer quelque solidarité avec les idéaux du mouvement ouvrier, sa déchéance des années 1909-1910 ne fait qu’amplifier son hostilité envers la social-démocratie. C’est avec répugnance qu’il voit passer le « long serpent » des ouvriers qui manifestent. Surtout, dans la véritable « Babel ethnique » qu’est Vienne, capitale d’un empire multinational, il est sidéré de découvrir que les Allemands sont noyés au milieu des Tchèques, Hongrois, Croates, Polonais, Ruthènes et autres « métèques », sans parler des juifs. Le futur Führer saura se souvenir des discours antisémites entendus chez les démagogues locaux, y compris le maire de Vienne. 
Pourtant, ce tableau d’un éveil politique, d’une Bildung de chef charismatique, tel qu’on peut le lire dans « Mein Kampf », sonne faux. Avant la guerre, Hitler n’est en rien le meneur pangermaniste et antisémite qu’il prétendra avoir été. Il n’y a pas trace d’antisémitisme chez lui à l’école, alors que très rares étaient les classes qui ne comptaient pas d’élèves juifs. A Linz comme à Vienne, il partage les sentiments « nationaux-allemands » ambiants, sans se distinguer. Aucun de ses camarades de chambrée ne rapportera des propos antijuifs dans sa bouche pendant la guerre. C’est seulement en 1918-1919, prenant en charge les sentiments de la société allemande, que Hitler deviendra antisémite. 

Quoi qu’il en dise, il n’est pas non plus un militariste de choc. Au contraire, en 1913, s’il quitte Vienne pour Munich, c’est vraisemblablement pour se dérober à ses obligations militaires ! Il est vrai qu’il exècre l’Empire austro-hongrois, dont il aurait dû porter l’uniforme. Silhouette frêle, mèche sur le front, joues creuses, il vivra quinze mois de ses aquarelles dans la capitale bavaroise. Le 2 août 1914, jour de la déclaration de la guerre, une photo, devenue historique, le saisit par hasard au milieu d’une marée humaine agitant ses chapeaux. Détail curieux : avec sa moustache taillée au carré, le personnage qu’on y voit ressemble plus au Hitler de 1925 que de 1914. De là à penser qu’il s’agirait d’un montage réalisé à des fins de propagande par celui qui sera son photographe officiel, Heinrich Hoffmann…

Voilà l’indolent Autrichien happé par le maelstrom de l’Histoire. Sous le casque à pointe de l’armée allemande, Hitler fera la guerre comme estafette, sera gazé à Ypres et finira décoré de la croix de fer. Pourtant, ce soldat bien noté ne deviendra pas officier, tout simplement, parce qu’il aurait dû changer de poste pour un sort plus incertain, plus dangereux. Estafette, il avait le privilège, ce qui lui sera très utile un peu plus tard, de se mouvoir dans l’ombre des officiers. 
Car le grand responsable de la montée du nazisme, c’est peut-être, à son corps défendant, un capitaine nommé Karl Mayr. En 1919, alors que l’Allemagne vaincue bouillonnait d’une fièvre révolutionnaire, c’est lui qui décèlera, chez cet Autrichien de 30 ans à la moustache en croc, des dons d’orateur-né. Vibrante de démagogie et de populisme, l’éloquence hypnotique de Hitler va faire merveille pour maintenir dans le droit chemin les soldats tentés par le bolchevisme. Pour la première fois, ce raté, qui jusque-là s’était laissé porter par les événements, révèle ses funestes talents. La « brutalisation » née de la guerre, la défaite vécue comme un « coup de poignard dans le dos » et la xénophobie de la société allemande vont faire le reste.