Schutzstaffeln : SS

A l’origine, ils ne sont que huit. Huit fanatiques réunis autour d’un gourou nommé Adolf Hitler. Ils sont sa garde personnelle et assurent le service d’ordre des réunions du parti nazi. Nous sommes en 1925. Les Schutzstaffeln (littéralement « escouades de protection ») ou SS sont nés. Une poignée d’hommes. Puis des centaines. Et bientôt des milliers, qui formeront le bras armé du nazisme. Leurs membres portent une devise gravée sur leur ceinturon : «Mon honneur s’appelle fidélité.» Tous prêtent le même serment : «A vous, Adolf Hitler, Führer et chancelier du Reich, je jure fidélité et bravoure. A vous et à ceux que vous chargez de me commander, je promets d’obéir jusqu’à la mort et que Dieu me vienne en aide.» Obéissance aveugle. Jusqu’au crime, jusqu’au massacre. Jusqu’à la solution finale.

1929. Quatre ans après sa création, la SS compte déjà 280 membres. Et le 6 janvier de cette année, Hitler désigne Heinrich Himmler comme leur dirigeant suprême. Himmler. Un homme discipliné. De stricte éducation catholique, il applique les ordres sans sourciller. Il sait aussi les donner. Ancien gérant d’une entreprise d’élevage de poulets, il rêve d’un monde où la paysannerie serait le ferment d’une société nouvelle. Il est raciste, pense le monde en termes de sang et de sol. Son idée fixe. C’est lui qui impose des critères de pureté aryenne pour le recrutement des SS (ne pas avoir de juifs dans sa famille depuis le XVIII° siècle), d’âge (entre 17 et 22 ans) et de taille (1,70 mètre minimum). En revanche, l’appartenance au Parti national-socialiste, fondé par Hitler en 1920, n’est pas une obligation pour s’engager dans la SS, même si celle-ci dépend du NSDAP (le Parti national-socialiste des Travailleurs allemands). Et le Führer, qui possède symboliquement le matricule SS n° 1, n’a en réalité jamais fait partie des Schutzstaffeln. Himmler a conçu la SS comme un ordre, à l’image de celui des jésuites, tant admiré par Hitler. Mais un ordre fondé sur l’exécration, la phobie et la xénophobie, une sorte de clan de la race et du mysticisme aryen : une femme ne devient l’épouse d’un SS qu’avec le consentement des SS, pour donner des enfants SS. Hitler voit dans Himmler son Ignace de Loyola. Il n’est que son fidèle démon. Avec l’appui du Führer, ce bourreau à la tête d’instituteur de notre III° République développe méthodiquement l’organisation SS, si bien qu’en 1932 elle peut afficher 52 000 membres. Un an plus tard, lors de l’accession de Hitler au pouvoir, elle en compte 209 000. C’est à la fois beaucoup pour une milice privée et peu au regard de la Sturmabteilung, la SA, créée en 1920 et dirigée par Ernst Röhm, qui en aligne plus du double.

La nuit des Longs Couteaux

Les deux organisations sont en concurrence depuis la fondation du nazisme. En façonnant ce système oligarchique centré sur sa personne, Hitler a adopté le vieil adage « diviser pour régner ». Ses deux légions de spadassins, SS et SA, ne peuvent rien s’envier sur le plan de la cruauté. Toutes deux ont été créées pour terroriser les ennemis du parti nazi. La seule différence est que les SS le font au nom de leur allégeance totale à Hitler. D’ailleurs, avant 1932, les SS portent le même uniforme brun que les SA, excepté une cravate et une casquette noires avec une tête de mort. Ce n’est qu’avec l’obtention des pleins pouvoirs de Hitler que les SS adoptent le noir pour les officiers, marquant ainsi leur différence avec leurs congénères.
Très vite, Hitler ne supporte plus le succès grandissant des SA. Röhm veut faire de ses troupes, qui comptent nombre de soudards et de militaires en rupture de ban avec le régime, une armée privée. Il refuse de les mettre au service de la direction politique du NSDAP. Dans son esprit, les SA doivent même supplanter l’armée traditionnelle pour devenir la «nouvelle armée du peuple». Hitler évidemment ne l’entend pas de cette façon. Il décide d’en finir avec l’autonomie grandissante des SA et réunit ses fidèles SS, dont tous les rivaux de Röhm, parmi lesquels Rudolf Hess, Heinrich Himmler, Reinhard Heydrich et Hermann Goering. Dans la nuit du 29 au 30 juin 1934, le commando SS fait irruption dans un banquet des SA organisé dans la station balnéaire de Bad Wiessee. Il arrête l’état-major et massacre sur-le-champ la plupart des dirigeants, soit plus de 300 personnes. D’autres, comme Röhm, qui refusent de se suicider sont conduits à la prison de Stadlheim, où ils sont exécutés d’une balle dans la tête. Le 2 juillet, le chancelier Hindenburg félicite Hitler et Goering pour cette initiative : à ses yeux, les SA menaçaient la sécurité de l’Etat… Ce massacre, que l’on appellera désormais la nuit des Longs Couteaux, impose la domination des SS et l’assassinat comme légitimation de l’action politique. La SA décapitée n’aura plus qu’une place secondaire dans la machinerie nazie. D’ailleurs le tribunal de Nuremberg ne la déclara pas organisation criminelle.

L’Etat SS

Le rôle moteur dans l’Etat nazi est désormais dévolu aux SS. Pour consolider le pouvoir de son organisation, Himmler fait appel à un spécialiste de l’information et de la répression : Reinhard Heydrich. Cet ancien officier chassé de la marine pour avoir refusé d’épouser une fille qu’il avait compromise a un vieux compte à régler avec une société un peu trop morale à son goût. Himmler lui confie la tâche de bâtir un service de renseignement interne à la SS. Ce sera le Sicherheitsdienst ou SD. Sous ses ordres, ce service devient l’instrument le plus efficace de tout le régime nazi, infiltrant, informant et désinformant. Avec son puissant réseau d’agents, le SD étend ses tentacules à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Allemagne et apporte un appui logistique capital à la SS. Devenu ministre de l’Intérieur du Reich, Himmler réunit sous une seule entité toutes les polices du régime. Il parvient même à y intégrer la police politique, la Geheime Staatspolizei ou Gestapo, pourtant dirigée par Goering, lui retirant du même coup de son influence auprès du Führer. Une manoeuvre révélatrice de l’esprit de courtisanerie des dignitaires nazis et de leurs luttes intestines : leur pouvoir est proportionnel à la relation de proximité qu’ils réussissent à établir avec Hitler.

Un ordre élitiste

Après 1934, la SS s’affirme comme la nouvelle élite allemande. Elle attire des aristocrates, des intellectuels, mais aussi des membres de la classe moyenne cherchant à faire carrière rapidement. Pour financer son organisation, Himmler crée un cercle d’industriels, de banquiers et d’hommes d’affaires qui subventionnent la SS en échange de protection pour leurs affaires.
A partir de 1935, la SS se subdivise en trois grandes branches. La première regroupe les Allgemeine-SS ou « SS générale ». On y croise les membres bienfaiteurs du « club » créé par Himmler. On y retrouve aussi des militants politiques, liés idéologiquement à l’organisation, mais qui restent dans la vie civile. Ces « SS du dimanche » sans matricule paient une cotisation pour avoir le droit de porter à la boutonnière l’insigne noir de la SS dans les cérémonies officielles. La deuxième branche accueille les SS-Verfügungstruppen ou « troupes de SS à disposition ». Elles sont militairement enrégimentées et vivent en caserne. Au début de la guerre, elles forment une petite armée de 28 000 hommes sur les 240 000 membres de la SS. Une partie continue à assurer la garde personnelle de Hitler. Pour y entrer, il faut mesurer au moins 1,80 mètre. Enfin, le troisième groupe est constitué des SS-Totenkopfverbände, « SS à tête de mort », désignés ainsi en raison de leur insigne sur l’uniforme. Ils ont en charge la garde des camps de concentration.

Infiltrer la société allemande

Sur les ruines de la vieille Allemagne, Himmler veut construire le Reich millénaire prédit par Hitler. Tout doit disparaître, sauf les structures de l’Etat nazi qu’il met en place. Il faut rééduquer le peuple, infiltrer la société. Et l’endoctriner. Pour Himmler, les SS sont le fer de lance de cette propagande, les hérauts de l’idéologie raciste prônée par les nazis. Ils incarnent l’idéal «héroïque» de la «dureté» : la lutte est l’essence même de la vie, et seul compte le but à atteindre. La fin justifie tous les moyens, et cette fin consiste à satisfaire le Führer. Voilà pourquoi l’organisation SS fonctionne comme une secte, un « ordre noir » fondé sur des dogmes pseudo-scientifiques et racistes et sur l’obéissance à Hitler. Chaque jour, c’est à qui sera au plus près du maître, devancera ses désirs de haine, comblera ses envies les plus funestes. Dans cette course effrénée, Himmler garde toujours la première place.

L’exécuteur de la solution finale

Durant la Seconde Guerre mondiale, la puissance de la SS atteint son apogée. Autour de Himmler se met en place un véritable Etat dans l’Etat. La radicalisation du régime, accélérée par les combats en Europe, favorise l’émergence des plus radicaux. L’emprise de la SS devient absolue sur tous les territoires occupés. Fin septembre 1939, la création de l’Office central de Sécurité du Reich (RSHA) permet à Heydrich de concentrer entre ses mains la police, la surveillance idéologique et le renseignements militaire. Elle transforme également l’univers concentrationnaire en une véritable entreprise industrielle. Sous la direction d’Oswald Pohl, le Service général d’Administration et d’Economie (SS-WVHA) loue la main-d’oeuvre des camps, dont elle dispose gratuitement, à différentes firmes (produits chimiques, bâtiment, alimentation, etc.). Les énormes profits ainsi générés sont réinvestis dans la SS, qui se charge en retour et sans relâche de l’application du racisme officiel. C’est sous la responsabilité de ce service que le docteur Mengele pratique des expériences médicales sur les détenus du camp d’Auschwitz, et c’est sous son autorité que les décisions de 1941 sur la « solution finale du problème juif » sont mises en oeuvre.

L’empire de Himmler

A la puissance policière, politique, idéologique et économique, il ne manque à Himmler que la puissance militaire rêvée par Röhm pour la SA. Hitler accède à ce désir. Malgré la réticence des généraux de la Wehrmacht, il autorise au début de la guerre la transformation des SS-Verfügungstruppen en une Waffen-SS, une troupe d’élite dont il limite par diplomatie les effectifs (entre 5% et 10% de ceux de l’armée régulière). A partir de 1941 et de l’attaque contre l’URSS, les besoins militaires du Reich entraînent la croissance des effectifs de la Waffen-SS, d’autant que ses membres se battent avec un courage fanatique au prix de lourdes pertes. De nombreux volontaires étrangers rejoignent ses rangs, la plupart des divisions mêlant des Allemands et une majorité d’étrangers, Scandinaves dans la division Viking, Wallons dans la division Wallonie, Français dans la division Charlemagne, etc. A la fin de la guerre, la Waffen-SS compte 900 000 hommes, répartis en 38 divisions. Elle concentre un quart des divisions blindées et un tiers des divisions mécanisées de l’ensemble de l’armée allemande. Par ailleurs, elle s’impose comme une armée nazie internationale, coupable de massacres de civils et de prisonniers. Ce sont les troupes de la Waffen-SS qui livrent les combats acharnés de la fin de la guerre dans les Ardennes ou autour de Berlin. Sur le front de l’Est, ce sont aussi elles qui constituent majoritairement les Einsatzgruppen, ces « groupes d’action » chargés de « nettoyer » le terrain en opérant sur les arrières de la Wehrmacht. Chargés, en clair, de massacrer en masse les juifs, les résistants et les communistes. Pendant ce temps, en Allemagne, l’attentat contre Hitler du 20 juillet 1944 permet à la SS de se débarrasser de la caste militaire traditionnelle. La plupart des cadres supérieurs de l’armée allemande, plus ou moins compromis dans le complot, sont traqués puis exécutés. Dans les derniers mois du régime, alors que s’effondrent toutes les structures du Reich hitlérien, seule demeure la SS, qui a pratiquement absorbé l’essentiel de l’Etat nazi. Le rêve de Himmler s’est réalisé. Tout ou presque a disparu. Désormais, il ne reste que la SS. toute-puissante. L’empire s’écroulera en même temps que son chef suprême, qui se suicide le 30 avril 1945.

Laurent Lemire
[Le NouvelObs – 21 septembre 2006 – n°2185]